Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Critiques. Afficher tous les articles

lundi 30 décembre 2019

The Lighthouse, de Robert Eggers


Qui dit Robert Eggers dit proposition de cinéma radicale. Plus encore que The Witch écrit et joué en ancien anglais et filmé à la lumière naturelle, The Lighthouse tape dans le 1:19, tout premier format sonore, réduisant davantage la latéralité de l’image à cause de la présence de la piste son et, évidemment, un 35mm avec un noir et blanc brut au rendu superbe, texturé, granuleux, qui ajoute franchement à l’inquiétante étrangeté distillée pendant toute la durée du film.



Nous sommes en 1890, et nous nous apprêtons à suivre deux gardiens de phare, à savoir Willem Dafoe et Robert Pattinson, qui tentent de maintenir la salubrité de l’édifice bâti sur une île rocailleuse loin au large de la Nouvelle Angleterre. Le plus âgé des deux semble avoir des choses à cacher et se montre extrêmement hostile. C’est alors que les légendes racontées par Dafoe à Pattinson semblent se vérifier, et qu’une tempête approche du phare.

N’y cherchez pas une montagne-russe. N’y cherchez pas ce cinéma fait de jumpscares, de poupées maléfiques, de gonzesse à cheveux noirs qui camouflent le visage, de tueur masqué, de démon à exorciser. Comme dans The Witch, l’horreur s’immisce peu à peu dans le quotidien de ces personnages, lentement, insidieusement, et même plus encore, l’horreur s’annonce dès le premier plan où ce bateau s’approche de l’île en perçant la pénombre et le brouillard, faisant penser à celui qui pèse autour de Silent Hill et dont on ne sort jamais une fois entré. Il s’agit là d’un véritable film d’horreur, qui n’est pas seulement une façon de traiter le film mais qui en est un thème à part entière. L’île, le phare, la lumière, les gardiens, les mouettes, les vagues, les nuages, les bateaux, tous sont des entités horrifiques.

 Ce qui n'empêche pas le film d'être bardé d'humour, mais poisseux, suintant, qui s'intègre à merveille à l'ensemble.

Dans The Witch, on savait très rapidement que la nature du mal était réelle, fondée, palpable. Dans The Lighthouse, tout s’offre à la réflexion, à l’interprétation. La densité du film est telle que 1001 possibilités existent quant à ce qu’il se passe véritablement sur cette île, et la noirceur du film est telle que ces 1001 possibilités sont toutes mortifères. Le phare censé guider les marins est ici celui qui cause la perte des gardiens, esseulés, en proie à la rage de la nature filmée de façon si belle et terrifiante que ces plans où les lames s’abattent sur les rochers ou ceux dans lesquels des nuages comminatoires se dressent au-dessus du phare dans une tonalité tirant sur le marron me resteront à jamais gravés dans la mémoire. Que dire également de cette séquence de masturbation, hallucinante, aux fantasmes mêlés de sirènes, de tentacules, de vulves écailleuses… Un vrai trip sous opiacé. Et d’ailleurs, vous vous souvenez du plan incroyable de The Witch dans lequel la mère de famille se fait dévorer le sein par un corbeau ? Attendez de voir ce qu’il se passe dans The Lighthouse...

Il s’agit du genre de film dont personne ne peut tirer de vérité absolue. Chacun aura la sienne. Chacun l’interprétera selon sa sensibilité, et, tout en voyant le même film, personne n’aura vu le même. Que se passe-t-il réellement sur cette île ? Qui sont ces deux gardiens ? Quelle réalité perçoit-on ? Tant de choses pour lesquelles nous avons des éléments de réponse que nous comblons avec notre imagination, notre ressenti, mais qui ne se définissent jamais de manière certaine.

Eggers revient avec intelligence sur un sujet qui semble l’animer, à savoir la dégénérescence, la perte de soi, ce qui nous met à mal en rongeant qui nous sommes. En rongeant notre éducation, nos valeurs, notre vécu, notre morale, en nous laissant contempler ce qu’il adviendra de la décomposition de tout ça. À l’image de cette mouette morte, se décomposant dans la citerne, qui marquera le tournant du film. Tout comme dans The Witch, il est impossible de savoir si nous connaissons réellement le personnage de Pattinson ou celui de Dafoe, comme il est impossible de savoir si nous connaissons réellement le personnage de Taylor-Joy ou si celui-ci est corrompu dès le départ par une force obscure. Dans The Lighthouse, la folie guette, mais existe-t-elle ? Sombre-t-il d'eux-mêmes ou quelques chose les y pousse ? La lumière est-elle si innocente que sa fonction peut laisser l’entendre ? Ici, et c’est là le plus terrible, elle semble enfermer des secrets plus obscurs et hostiles que l’obscurité elle-même. Elle est perfide, mauvaise, fallacieuse, dangereuse. Elle est ce qui corrompt et détruit. Comment s’y prend-elle ? Quel charme insuffle-t-elle ? Tout cela est-il réel ? À vous de voir le film pour en tirer votre conclusion.



Une proposition de cinéma comme celle-ci, avec une force si évocatrice, c’est d’une rareté telle que je vous invite avec la plus grande vigueur à aller soutenir cette sortie. Un tel objet laissera forcément du monde sur le carreau. Il est loin, très loin des standards dont on nous gave à longueur de temps, et un tel film dans nos multiplèxes doit obligatoirement trouver un public et une résonance sous peine de se voir à terme noyé définitivement sous les MCU et autres tâcherons comiques sous lesquels notre cinéma national croule désespérément. Si vous n’avez pas de frissons lors des premiers plans appuyés par ce score d’anthologie, je ne peux plus rien pour vous.

                                                  


Jérémie N.
Note du rédacteur : 4,5/5 (Excellent)

dimanche 23 septembre 2018

A Vigilante, de Sarah Daggar-Nickson

     Premier long-métrage de Sarah Daggar-Nickson, A Vigilante nous donne à suivre le parcours tourmenté de Sadie (Olivia Wilde), jeune femme jadis victime de violences conjugales, ayant décidé de prendre le taureau par les cornes et de venir en aide aux petites dames en détresse et aux enfants battus. Une chose que j’ai toujours dite : Il n’y a rien de plus efficace que des claques dans le museau pour régler un conflit. Sadie ne réfutant pas ces sages pensées, voilà qu’elle intimide d’abord et cogne ensuite. Ces messieurs et ces dames, battant leur femme ou leurs gosses, font en général un peu d’huile, puis s’éclipsent comme une truite fario relâchée dans le lac. Jusqu’à ce que…



Petite piqûre de rappel, le Vigilante (traduisez Justicier) est un genre qui base son principe sur la vengeance d’une victime envers ses agresseurs, et propose par essence des péloches particulièrement violentes. Vigilante, Mad Max, Death Sentence, J’ai rencontré le diable, Old Boy… Des films qui ne lésinent pas et s’avèrent aussi frontaux que torturés. En cela, A Vigilante prend la chose à revers, et s’éloigne du genre pour s’approcher plus foncièrement du drame. Si un film comme Blood Island, petite pépite sud-coréenne, baigne une bonne partie des ses bobines dans une approche purement dramatique, c’est pour que l’impact lors de la bascule dans le vigilante soit d’autant plus prégnant. Ici, Daggar-Nickson prend le parti de ne jamais révéler la violence. Tout est au mieux hors-champ, au pire ellipsé (j’assume le néologisme). Et ce plus volontairement encore que le film se nomme, je le rappelle, A Vigilante, un choix clairement réfléchi qui définit un genre qui ne transige pas avec la violence graphique.

Une décision qui devient regrettable, voire dédaigneuse, distillant une hypocrisie certaine dans une pudeur tellement prononcée qu’elle en devient singée. Et si l’on pourrait penser que le message prime sur l’image, le mécanisme en devient si systématique que les scènes sont déjà prédécoupées dans nos têtes : Se rendre chez la victime, menacer l’opposant, revenir vers la voiture, pleurer dans la voiture. Ce sont là les quelques séquences chaudes du film avant que le climax que l’on devine dès le premier quart d’heure ne se dévoile à nous. Il y avait justement quelque chose à faire pour que le film passe de séquences asthéniques et désespérées à des séquences enragées et brutales qui auraient tout à fait collées avec ce qui trotte dans la tête de notre protagoniste, sans tomber dans l’écueil du voyeurisme primaire, mais en restant cohérent avec l’ensemble. Mais cette drôle de volonté d’infantiliser le spectateur ou de dire « l’important est ailleurs » ne font qu’ajouter à la mollesse d’une mise-en-scène linéaire et assommante. La première fois que madame intervient dans un foyer pour chasser monsieur, l’ellipse fonctionne et amuse, la suggestion et l’imagination du spectateur font le travail, et la séquence reste efficace. Le problème, c’est que tout cela s’étire sur l’ensemble de la bande, et transforme une bonne idée en un tic de mise-en-scène.

Avec un concept pareil, il y avait franchement de quoi faire. Je me le dis régulièrement, et il y a des fois où cette pensée est plus marquée que d’autres. Avec une réa sans compromis, qui assume pleinement la férocité de son sujet, plutôt que de nous montrer son personnage s’exercer aux sports de combat et à la musculation avec pour seule et unique rime que d’aller chialer dans sa bagnole, peut-être aurait-il mieux valu tourner autre chose. Prendre un sujet sans jamais oser rentrer dedans et penser jouer à la maligne en le contournant sans arrêt, ce n’est pas franchement ce que j’appelle assumer. Ou alors c’est assumer de ne pas assumer. Dans ce cas, autant ne rien faire. D’aucuns diront que je m’attarde sur un détail, alors que je mets l’accent sur ce que raconte le film, et comment il procède pour le raconter. En synthétisant : comment il hésite à nous raconter quelque chose. Le film n’a cependant pas à pâlir de son aspect technique, la photo est très honnête, et le montage fait le taf malgré qu’il n’ait pas grand chose à déglutir. Dommage que le traitement du tout soit si chaste et délicat qu’il ne fasse tomber la chose dans la banalité sitôt vue, sitôt oubliée.




Jérémie N.
Note du rédacteur : 2/5 (Faible)

samedi 22 septembre 2018

BuyBust, d'Erik Matti

    Il y a des jours où rien ne vaut une péloche sans cervelle et bien velue, un truc qui enfonce des incisives profondément dans un larynx et qui pète de la matière osseuse à la barre à mine. L’élu du jour est en cela BuyBust, dernier film du boulimique Erik Matti (réalisateur philippin qui tourne film sur film depuis 1999). Vendu comme un digne descendant de The Raid, le bousin nous invite à suivre Nina, une jeune femme membre des brigades anti-drogues de Manille, qui se verra envoyée avec son équipe dans un bidonville de la capitale philippine pour débusquer un baron de la drogue. Vous l’aurez compris, plus qu’un descendant de The Raid, c’en est un ersatz à l’horizontale.



À vrai dire, il n’en faut pas plus pour attiser ma curiosité. Je sais que l’exigence qui doit être déployée pour mettre en place un film de fight véhément et avec de l’impact doit être très élevée, et lorsque la chose nous est présentée par l’orga de l’Étrange Festival comme comprenant un plan-séquence démentiel de 12 minutes, je me dis qu’enfin, on va avoir affaire à un film de qualité. Il m’en faut peu, hein ? Les premières minutes, plutôt intenses visuellement, sont un décalque de la bombe de Gareth Evans. Dans The Raid, le protagoniste s’entraîne alors que le grand méchant loup colle des bastos et des coups de marteau. Dans BuyBust, la fine équipe s’entraîne alors qu’un type s’en prend plein la gueule dans un interrogatoire. Dans The Raid, c’est un supérieur qui veut servir ses intérêts qui ordonne ce qui s'avérera être une mission suicide. Dans BuyBust, c’est un supérieur qui veut servir ses intérêts qui ordonne ce qui s'avérera être une mission suicide. Dans The Raid, les habitants de l’immeuble s’en prennent presque tous aux intrus. Dans BuyBust, les habitants du bidonville s’en prennent presque tous aux intrus. Dans The Raid, le baron de la drogue rince les politiques. Dans BuyBust, le baron de la drogue rince le chef des flics. On pourrait continuer comme ça longtemps. En fait, le seul parallèle que je n’ai pas trouvé, c’est la sœur de l’héroïne dans le camp des grands vilains.

La première bobine préfigure quelque chose de tout à fait convenable, malgré ce manque d’inventivité flagrant. Si l’on est capable de mettre de côté les gros problèmes de son du film, mixé par un stagiaire sourd ayant oublié son sonotone, la pression de l’étau qui se referme est quasiment égale à celle de son modèle indonésien. Les premières scènes de traque dans le bidonville, lorsque les héros se font repérer, sont plutôt bien pensées, jusqu’à ce que l’un d’entre-eux se fasse choper et exécuter par les caïds. Après ça, tout part en vrille. Tout. Les armes vont peu à peu laisser place aux poings, à mesure que les munitions diminues, et les problèmes de son deviendront de plus en plus handicapants. Au cinéma, la violence d’un coup porté passe par trois choses : la valeur de plan, le montage et le mixage. S’il manque un de ces trois ingrédients, ça ne marchera pas. Et alors qu’on se concentre sur le fait que le son soit à chier, que les impacts soient tout sauf sensoriels, on se rend bientôt compte que le cadre est aux fraises et que le montage est totalement hasardeux. Mais vraiment. Du genre à définir un nombre de cuts pour une séquence donnée et les placer de manière random dans la timeline. On en est à voir des plans sur des poings qui se dirigent vers des visages cuter et passer totalement à autre chose avant que les coups ne soient portés. Les séquences de fight, qui sont ici le nerf de la guerre, sont absolument inoffensives quand elles ne sont pas illisibles. Elles ne sont ni brutales, ni frontales, ni intenses. Bah ouais, aussi bas du front soient-ils, ces films sont des exercices particulièrement complexes, qui demandent une minutie profonde et un vrai sens du rythme. Là, en plus du mixeur sourd, on doit se taper le monteur aveugle. C’est pas facile tous les jours. Et quand alors arrive le fameux plan-séquence démentiel de la mort qui tronche ta soeur de 12 minutes, et que celui-ci s’avère en réalité en durer 3, composé de raccords numériques tous plus affreux les uns que les autres et avec des figurants qui ne savent pas quoi faire avant de se prendre une chasse par l’héroïne, on ne crie plus au vol mais au scandale.

Le 2:35, très ouvert, paraît également hors de propos quant à la volonté de créer une atmosphère suffocante et dans ce qui se voudrait être une sorte de huit-clos. En cela, le 1:85 était bien plus indiqué. À croire que rien n’a vraiment été réfléchi. Preuve en est avec le climax le plus plat de l’univers, figurant la confrontation entre l’héroïne et le grand manitou. La scène prend place dans une pièce tapissée de miroirs. Tout metteur-en-scène qui se respecte s’en serait servi dans son découpage, mais ils n’auront ici d’autre fonction que de faire valdinguer un personnage au travers. En plus de la paresse de la mise-en-scène (même pas foutu de concevoir un champ contre-champ convenable), cette scène ne fait que mettre en lumière l’incohérence générale du film, lorsque notre protagoniste se fait surprendre par un freluquet qui arrive lentement dans son dos. Meuf, t’es en train de discuter avec un type dans une salle pleine de miroirs. Si quelqu’un arrive dans ton dos sur la pointe des pieds, certes tu ne l'entends pas, mais tu devrais voir son reflet, non ? Voilà ce qu’est BuyBust. Un film qui a l’outrecuidance de se croire malin, et qui est aussi mal réalisé qu’il pompe allègrement l’un des meilleurs films de fight de ces dernières années, souffrant d’autant plus de la comparaison. Il n'y a qu'une issue possible pour ce genre de péloche : la poubelle.


Jérémie N.
Note du rédacteur : 1,5/5 (Mauvais)

jeudi 20 septembre 2018

The Field Guide to Evil, d'Ashim Ahluwalia, Can Evrenol, Severin Fiala, Veronika Franz, Katrin Gebbe, Calvin Reeder, Agnieszka Smoczynska, Peter Strickland et Yannis Veslemes

Les films à sketches sont souvent l’assurance de passer au moins quelques bonnes minutes devant un segment qui sort du lot et regorge d’inventivité. Comme sur un court-métrage, un réalisateur se doit d’être percutant au plus vite pour palier aux contraintes temporelles de cet exercice. Le sujet de The Field Guide to Evil apparaît tout à fait idéal pour ce type de narration. Il s’agit d’une anthologie de films ayant tous pour sujet le mal, l’entité démoniaque vue par différents pays, différentes cultures, différentes époques, et rappelant en cela l’excellent jeu Eternal Darkness. On suivra donc chaque fois un personnage ou un groupe, directement confronté au Malin sous une forme ou une autre. Celui-ci peut-être issu d’une religion, d’un folklore, d’une légende ou de l’imagination du scénariste. 

Le film se découpe ainsi en huit parties, chacune réalisée par un metteur-en-scène différent, de l’Inde à la Turquie, de l’Autriche aux États-Unis, de l’Allemagne à la Grèce et de l’Angleterre à la Pologne.

Une idée intéressante sur le papier mais qui a bien du mal à franchir l’étape de la concrétisation. Le film ouvre sur un générique esthétique, bien foutu, qui plonge directement le spectateur dans l’atmosphère sournoise et maligne qu’on attend de cette péloche. Chaque sketch sera ensuite illustré par quelques cartons qui nous situeront le mythe. S’ensuit alors le premier de la liste, réalisé par les autrichiens Severin Fiala (c’est un homme) et Veronica Franz, qui ont certainement beaucoup apprécié The Witch (de Robert Eggers) et qui livre un segment où une jeune femme se voit peu à peu tourmentée par le diable à mesure qu’elle couche avec une autre donzelle. Quelques fautes de goût, comme des jump scares induits par le démon, entacheront de temps à autre ce sketch qui tient néanmoins la route du début à la fin.



Le deuxième, réalisé par le turc Can Evrenol (Housewife, Baskin), met en scène une jeune femme enceinte qui, après avoir volé une broche à une vieille dame malade dont elle a la charge, sera visitée par un démon qui la fera vaciller. De quoi rappeler le dernier méfait des Trois visages de la peur (Mario Bava). Sans être formidable, le film instaure une ambiance froide et pesante, et tient la route malgré ses faiblesses. Son final, bien que téléphoné, est efficace et enterre largement les autres sketches du film. Parce qu’à partir de là, tout va s’effriter, et il faudra vraiment creuser pour retirer quelque chose de ces essais non-transformés.



Le troisième, de la polonaise Agnieszka Smoczynska, inconnue au bataillon en ce qui me concerne, est un sketch aussi réussi techniquement qu’il est vain narrativement. Un homme est visité par une femme qui lui demande de manger trois cœurs humains si celui-ci veut devenir le plus puissant des hommes, et régner sur le monde. C’est plat, totalement linéaire, sans surprise, et le final est expédié comme si le temps avait manqué. Finalement, ce n’est pas plus mal, on n’aurait pas voulu s’y attarder plus longtemps.



Le quatrième est si catastrophique qu’il en devient jouissif, amenant une telle dose de rires (bien malgré lui) qu’il est certainement mon sketch favoris. On se fend bien la tronche, et tout est si raté qu’on pourrait penser que c’est fait exprès. Le jeu, le montage, la lumière, la mise-en-scène, l’écriture, tout est à chier. Certains personnages apparaissent au petit bonheur la chance, comme une espèce de bûcheron barbu sortant du néant pour vilipender des parents sur le fait qu’ils ne surveillent pas convenablement leur gamin dans la forêt. Cette apparition est si hasardeuse, incongrue, qu’elle apparaît comme placée dans la timeline non pour créer du sens mais pour combler un vide. En effet, un couple avec un enfant partent en séjour dans une cabane, au milieu de la forêt, et se feront débusquer par des enfants cannibales à têtes de melon. Voilà. C’est prodigieux tant c’est mauvais. C’est de l’art en soi. Quand on sait le truc pondu par Calvin Reeder, réalisateur de The Oregonian, on comprend que ce film touche aux méandres du bon goût.



Le soufflet du rire retombe avec le sketch sans relief du grec Yannis Veslemes, où un gobelin sera pris à partie par des adorateurs de Satan. Quelques idées visuelles qui ne sauveront pas un sketch écrit avec les fesses et sans intérêt particulier.



Le sixième, réalisé par Ashim Ahluwalia, est un segment en noir et blanc, dans une esthétique très 50's, plaçant un riche magnat britannique obnubilé par le secret d’un temple hindou, dont une pièce énigmatique ne peut être vue par quiconque sans en subir quelques conséquences malencontreuses. Pareil, c’est vain, sans aspérité, on s’en fout, next.



Le septième, de l’allemande Katrin Gebbe, se déroule dans les alpes bavaroises, à la fin du XVIIIème siècle, où un berger tente de soigner sa soeur habitée par un parasite qui la tue chaque soir et la ressuscite au matin, non sans laisser quelques traces sur le troupeau qui se dilapide à chaque nouvelle nuit. On sait très vite où ça veut en venir, et ça y vient, sans surprise, sans inventivité, et on s’emmerde.



Le dernier (enfin !), sans doute celui que j’attendais réellement, à savoir le segment de l’anglais Peter Strickland (Berberian Sound Studio), apporte une patte visuelle forte et… bah c’est tout. Le sketch est une fable vue/lue/entendue des milliers de fois, avec une petite morale plutôt bancale, punissant le mensonge et la trahison de deux frères cordonniers qui se disputent une princesse. Si même le Peter Strickland est faisandé, que voulez-vous que je vous dise…



Si techniquement le film tient la route et apporte des idées visuelles certaines (sauf pour le quatrième, qui fait tellement tâche qu’on dirait un furoncle sur le nez de Miss France), il ne décolle jamais et enchaîne des segments tous plus creux les uns que les autres. Les deux premiers sont certes sympathiques, mais ne vont pas au-delà. Pour le reste, c’est bon à brûler, inutile, ça n’a absolument pas lieu d’être. Je me demande encore comment ils ont réussi à foirer ce film avec un concept pareil. On passe à autre chose, voulez-vous ?



Jérémie N.
Note du rédacteur : 1,5/5 (Mauvais)

mercredi 19 septembre 2018

Mandy, de Panos Cosmatos


8 ans après son premier film Beyond the Black Rainbow, Panos Cosmatos revient avec le très particulier Mandy, traînant une réputation plutôt séduisante depuis sa projection à la Quinzaine des réalisateurs sur la croisette. Mettez toutes vos références au placard, tout ce que vous avez pu voir avant, Mandy n’est pas de ces films. Et si on devait s’en autoriser quelques-unes, on parlerait d’un mélange entre David Lynch, Dario Argento, John Carpenter, George Miller, Dennis Hopper, Sam Raimi, Martin Scorsese et John Flynn. Voilà qui nous avance beaucoup. Le pitch est assez simple, mais étant donné que le film repose sur deux parties assez distinctes et d’une certaine longueur, vous en parler serait comme dévoiler la moitié du film. Je m’arrêterai en vous disant qu’il s’agit d’un vigilante, voire d’un rape & revenge selon les interprétations, et j’en aurai déjà dit beaucoup.



La première partie du film baigne magistralement dans une atmosphère délicate, triste, pesante, comme un message mortifère transmis au spectateur avant qu’il ne voit les enjeux se présenter. Le montage est hypnotique, hallucinant au sens propre du terme, pouvant proposer un même plan monté trois fois à la suite ou un champ-contrechamp en surimpression déformant les visages pour les entremêler, d’autres encore en dessin-animé, et se marie parfaitement à la partition de feu Jóhann Jóhannsson qui joue un rôle extrêmement important quant à la densité du tout. Les couleurs saturées, rose, rouge et bleue, débordent de l’écran à l’instar d’une œuvre fauviste, et donnent déjà au film ses dimensions fantastiques avant même que quoi que ce soit d’hostile ou d’étrange se présente à l’écran.

L’histoire entend se dérouler aux États-Unis, mais le bazar, tourné dans les Ardennes belges, apporte un côté mystique propre à ces forêts, et amplifie de ce fait « l’inquiétante étrangeté » qui s’en dégage, comme un mirage qui travestirait notre perception de la réalité en quelque chose de caustique. C’est cinglant, corrosif, cette ambiance poisseuse nous amène à la frontière du rire et de la gravité sans qu’on ne sache vraiment sur quel pied danser. Puis, lorsque la problématique est clairement définie, le film devient violent, impertinent, claquant des punchlines à n’en plus finir (Nicolas Cage disant partir "à la chasse au chrétien, et son interlocuteur de répondre : "C'est déjà la saison ?"), des situations grotesques dans le sens positif du terme, qui feront rire ou froncer les sourcils selon la sensibilité de chacun, amène sur un plateau d’argent un caméo des plus fendards et des scènes de fight anthologiques, comme une baston bien burnée prenant place devant une téloche qui diffuse un boulard. Voir Nicolas Cage se taper vénère devant une bonne levrette des années 70, c’est forcément l’adage d’un chouette film.

Chaque séquence apporte son lot de bonnes idées, de colère et de fun. Nicolas Cage lui-même se prête au jeu, cabotinant juste ce qu’il faut pour qu’on se rappelle qu’il s’agit bien de Nicolas Cage, mais livrant surtout une prestation possédée s’alliant avec brio à celle de l’envoutante Andrea Riseborough (Mandy). On jubile à chaque nouveau palier franchit par le protagoniste, et on attend avec un air goguenard le prochain trou du cul qui tombera entre ses mains pleines de rage. À peine le temps de respirer qu’on est reparti pour une salve de marmelade, un truc qui défouraille, qui gère parfaitement ses dialogues surréalistes ainsi que sa violence crue et frontale, le tout emballé minutieusement par un Panos Cosmatos qui sait parfaitement comment accorder son chaos, ses doses de LSD, et qui nous ramène sec dans l’esthétique des années 70. Bref, Mandy est un véritable OVNI, un film que vous n’avez jamais vu avant et qu’il vous faudra découvrir absolument. On en redemande. Dans le genre classique instantané, ça se pose là.

                                    


Jérémie N.
Note du rédacteur : 4,5/5 (Excellent)

mardi 18 septembre 2018

A Man's Flower Road, de Sono Sion



Il fût un temps où Sono Sion écumait les festivals underground nippons, avec des péloches tournées en Super 8 sans contrainte d’aucune sorte. C’est dans les années 80 que le sieur a fait sa renommée au sein de cette sphère, à l’aide de quelques courts-métrages tournés sans budget et en 8mm. A Man’s Flower Road (Otoko no hanamichi) est en quelques sortes la synthèse de cette période. Premier long du bonhomme, âgé alors de 24 ans, il est un film totalement anarchique, tourné caméra au poing, en Super 8, sans scénario, sans technicien, juste lui et ses potes. Ou lui et sa famille. Le film a récemment été remasterisé en 2K, de là à dire qu’on a quand même pas mal d’argent à foutre par la fenêtre, il n’y a qu’un pas.



Analysé par certains grands penseurs comme un désire d’émancipation, de liberté, de refus de grandir, le film nous montre pêle-mêle des jeunes courir dans les rues de Tokyo en hurlant, un jeune chier le cul droit vers la caméra dans un parc de Tokyo en hurlant, des jeunes sauter dans des bassins urbains en hurlant, des plans interminables de Sono Sion qui mange chez lui et qui se fait engueuler par sa mère, des plans au noir de 10 minutes avec des conversations on ne peut plus banales, j’en passe et des meilleurs. Le tout quand on comprend ce qu’il se passe ! Parce que oui, c’est du 8mm (donc en 1:35), la piste sonore de ces pellicules est à chier, et c’est de la caméra au poing ! Quand on court avec ce matos et qu’on le gesticule dans tous les sens, ça n’aide pas à la bonne compréhension, croyez-moi !

Il n’y a pas de construction, pas d’intrigue, on n’est même pas dans l’expérimental. On est dans le film random. J’entends par-là qu’il s’agit d’une succession de scénettes sans lien les unes avec les autres, dans un ensemble foutraque qui ne doit même pas avoir de sens pour son réalisateur. On est dans le « je fais ce que je veux et j’vous emmerde », et c’est en cela une vraie réussite, parce que ça nous emmerde bel et bien. Une bonne partie des spectateurs n’aura pas tenu, et se sera barrée avant la fin des 110 minutes (oui, 110 minutes…). Je me souviens avoir essuyé un rire nerveux à la découverte des premiers plans, en me disant que je n’allais pas pouvoir tenir sur la longueur. Pourtant, je suis resté, et je peux vous affirmer que le film n’a d’intérêt que pour son créateur et ses proches, j’entends par là ceux qui ont participé à sa conception. On dirait un montage de ces vidéos que l’on peut trouver sur les téléphones de chacun, de la petite vie de Jean-Etienne et de Marie-Mathilde, dont on se fout éperdument et dont le contexte nous échappe, quand bien même on serait tenté d’y prêter une quelconque attention.

Le film nous a été vendu comme la découverte du vrai Sono Sion, de l’intrépide Sono Sion, de celui qu’il était avant de devenir une bête de festivals et qu’il ne s’assagisse. Jamais, Ô grand jamais, je n’aurais pensé que ma pire expérience en salle obscure serait un film de ce mec. Comme quoi, la vie est pleine de surprises. Personnellement, je resterai avec le « faux » Sono Sion. Ce bonhomme très sage qui nous a quand même claqué des Love Exposure, Suicide Club, Guilty of Romance, Why Don’t You Play in Hell?, Cold Fish et autre Antiporno. Impossible pour moi de me retrouver dans ce "témoignage d'une époque". Je laisse les aficionados de la branlette à leur activité favorite sans les envier outre-mesure.


Jérémie N.
Note du rédacteur : 0/6 (Autodafé)

lundi 17 septembre 2018

The Spy Gone North, de Yoon Jong-bin


Quand un film coréen traverse les frontières pour poser ses valises chez nous, il y a fort à parier que celui-ci sera d’excellente qualité. Je ne m’en cache pas, j’ai un faible particulier pour ce cinéma. Un cinoche burné et avec des moyens financiers non négligeables, qui donnent largement de quoi faire à des artistes qui ne demandent qu’à envoyer le pâté. Ces quinze dernières années, la Corée a pondu certains de mes films préférés, alors lorsqu’une nouvelle occasion de me prendre une baffe se présente, je ne rate pas le coche.



C’est donc dans de bonnes dispositions que je me rends assister à la projection de The Spy Gone North, nouveau film de Yoon Jong-bin (Kundo: Age of the Rampant, Nameless Gangster), narrant le parcours véridique d’un espion sud-coréen, appelé Black Venus, envoyé en Corée du Nord pour recueillir des informations quant à leur programme nucléaire dans les années 90. Ouvrant sur quelques cartons qui servent à replacer le film dans son contexte, la problématique générale est si complexe que le non-initié se verra complètement largué dès les vingt premières minutes, l’écriture ne s’occupant pas outre-mesure de combler les lacunes historiques du spectateur et gardant son train en marche, fonçant comme si tout le monde connaissait ce conflit sur le bout des doigts et laissant de ce fait pas mal de monde sur le carreau. Je pense avoir les capacités intellectuelles suffisantes pour comprendre et interpréter les informations qu’on me donne, mais lorsque celles-ci sont trop elliptiques, je suis incapable de raccrocher les wagons entre eux. Je suis dans la moyenne, ni plus, ni moins malin qu’un autre, je peux donc me permettre de penser que les gens qui disent avoir tout bité, tout suivi, tout compris, sont soit menteurs, soit prétentieux, soit coréens, soit historiens.

Dès lors, comment créer une véritable tension palpable si les enjeux restent incompris ? La péloche a été rapprochée d’Infernal Affairs et JSA, des films qui permettaient aisément au spectateur de se projeter. Je pense que le parallèle est, de ce fait, assez maladroit. Porté par une véritable star en Corée (Hwang Jeong-min, vu chez nous dans A Bittersweet Life, New World ou The Strangers), le film jouit d’un casting de haute volée et d’une direction calibrée comme un sniper visant une cible immobile. C’est juste, c’est carré, précis, tout comme la mise-en-scène qui ne dépasse pas d’un cheveu et règle ses plans à la milliseconde et au millimètre. Ça part sur de très bonnes bases, me direz-vous. Oui, mais à un détail près : on se contrefout de ce qui se passe. On attend tout le film que quelque chose nous prenne en haleine, nous chope par les tripes, nous fasse sentir une tension particulièrement forte. C’est tout l’intérêt de ce genre de péloche, non ? Ici, à part un peu d’électricité de temps à autre, aucune décharge d’adrénaline spécifique. Entre les enjeux difficilement cernables et la lenteur de la mise-en-scène, le tout avance sur une départementale alors qu’on voudrait emprunter l’autoroute, et on se prend à ne faire qu’attendre la fin du film sans espérer plus rien en tirer dès la première moitié torchée.

C’est tout le paradoxe de ce film qui est aussi techniquement réussi qu’il est linéaire et froid, sans véritable relief. C’est comme se retrouver à l’assemblée nationale, à tenter de suivre les problématiques d’un débat qui nous dépasse complètement et pour lequel on nous demande d’éprouver de la passion. Ça ne marchera pas, quels que soient vos efforts. Je n’ai pas perçu The Spy Gone North autrement, et j’en suis le premier déçu. Pour être clair, ça ne vaut pas particulièrement le coup d’œil. La Corée pond tant de films dignes d’intérêt que celui-ci s’enfonce assez profondément dans la liste des trucs à voir. Maintenant, je vous laisse seuls juges quant à l’élaboration de votre liste, et si le cœur vous en dit, le film sort le 7 novembre prochain. On ne me prendra pas à aller le redécouvrir. Un petit résumé de la situation, après la révélation du palmarès de l'Étrange Festival, où le film était en compétition (et qu'il a obtenu, ainsi que le prix du public (sic)). Le grand prix est décerné par des membres de l'organisation du festival, et de gentils personnages de Canal+, qui doivent acheter et diffuser sur C+ Cinéma le grand gagnant du festival. Du coup, pour faciliter la chose, autant prendre le film le plus lisse et grand public possible. Toujours plus simple que de devoir programmer un Mandy, dont vous pourrez lire la critique prochainement en cet antre de la joie et de la bonne humeur. Vous savez à quoi vous en tenir.


                                    

Jérémie N.

Note du rédacteur : 2,5/5 (Moyen)

Dukun, de Dain Said


 Premier long du réalisateur malais Dain Said, Dukun est aussi son dernier en date à être sorti. Ce film achevé en 2006 a subi moult remontages et s’est systématiquement heurté à la censure malaisienne qui refusait de le laisser paraître jusqu’à cette année. Ce qui bloquait le film l’année dernière encore a été accepté aujourd’hui, à la plus grande surprise de son metteur en scène, qui a vu son film validé après un coup de fil providentiel.

La raison de cette censure est très simple : le film s’attaque à un sujet sensible en Malaisie, en s’autorisant quelques libertés. Il évoque l’histoire vraie d’un « accident » lors d’un rituel shamanique, où un homme politique renommé du pays s’est retrouvé décapité par une ex-star de la chanson locale s’étant plongée dans la magie noire. Le film nous fait part du procès de cette femme, avec en parallèle son avocat qui enquête quant à la disparition de sa propre fille. Un vaste programme s’étalant sur quelques 110 minutes et mettant la patience du spectateur à rude épreuve. Bien que tourné il y a un peu plus de 10 ans, le film souffre d’une esthétique et d’une mise en scène datée, pleine de gimmicks d’un autre âge, qui peuvent donner à penser que la péloche sort tout droit des années 90. Les quelques scènes de fantastique nous laissent à voir notre sorcière enfermée dans une cellule très sombre, se désarticuler façon Ring de bas étage, les pieds en avant, le corps en arrière, gesticulant comme si les membres ne répondaient pas du même cerveau. Quelques secondes suffisent à notre œil pour remarquer que, dans la pénombre, se cache un acteur qui gigote les jambes, tandis que notre sorcière agite les bras. Une maladresse présente tout au long du film et qui décuple exponentiellement la sensation d’amateurisme du tout.



Les dialogues surréalistes du procès tiennent plus du décalage culturel qu’à la gaucherie, j’en veux pour preuve cette défense assez hilarante de l’avocat : « Beaucoup de gens croient au chamanisme ici, ils y croyaient tous les deux, ça n’a pas fonctionné comme ils le pensaient, personne n’est responsable. » On parle bien entendu d’une femme qui a mis un coup de sabre de toutes ses forces dans la gorge d’un homme allongé sur une table. Et en Malaisie, c’est une défense acceptable, ça passe sans que personne ne s’insurge, et c’est bel et bien comme ça que ça s’est déroulé. Ils y croyaient vraiment tous les deux, et si ça n’a pas marché, c’est parce que monsieur est allé picoler quelques jours avant le rite alors que ça lui était interdit. La magie ne rigole pas avec la picole. M’enfin, il faut savoir faire la part des choses avec ce qu’il est possible de juger en tant qu’occidental, c’est-à-dire des aspects pragmatiques, techniques et théoriques, et d’autres aspects qui relèvent bien plus de la différence culturelle qu’on serait tenté de considérer comme une aberration, car notre point de vue sur certaines situations est tout autre.

Mais du coup, je me sens assez légitime pour dire que la direction des acteurs est à côté de la plaque, ça sur-joue, ça se pavane, ça tombe régulièrement dans le grotesque. Côté mise-en-scène, je l’évoquais plus haut, c’est extrêmement faible, c’est daté, paresseux, austère, inoffensif. L’écriture est bavarde, insipide, creuse, prévisible. La lumière est plate et le montage indolent (il a certainement souffert de la censure, mais à quel point ?). Bref, le film est antipathique. Une belle accumulation d’adjectifs qui caractérisent une péloche aussitôt vue, aussitôt oubliée, avec quand même cette sensation désagréable d’engourdissement et d’ennui à chaque fois que je tombe sur un screen du film. Comme un membre amputé qui se rappelle à nous de temps à autre. Se procurer Dukun tiendra certainement du parcours du combattant, mais je laisse les plus curieux d’entre-vous tenter l’aventure, mais vous ne pourrez pas dire que vous n’aviez pas été prévenus. Pour le reste, je me décharge de toute responsabilité quant à votre soirée ciné avec madame ou monsieur, qui tombera à l’eau lorsque l’une ou l’autre s’écroulera dans le canapé en ronflant à réveiller les morts. Je ne dis pas ça pour rien, le camarade BenJ-B s’est endormi à côté de moi lors de la projection du film, et deux autres types faisaient rire la salle entière en ronflant la gueule grande ouverte devant un merdier qui ne restera pas dans les annales. Bref, encore un grand film à l’Étrange Festival 2018.



Jérémie N.
Note du rédacteur : 1/5 (Navet)

dimanche 16 septembre 2018

May the Devil Take You, de Timo Tjahjanto


Sixième film pour le germano-indonésien Timo Tjahjanto (en comptant son segment dans V/H/S/2), après le très surestimé Headshot reparti avec le grand prix de l’Étrange Festival en 2016. May the Devil Take You (Sebelum Iblis Menjemput pour les intimes) est une énième histoire d’invocation d’entité surnaturelle qui tourne mal, plaçant son action tantôt dans un hôpital, tantôt dans une bicoque en plein milieu de la forêt. même s’il est vrai que des postulats très classiques peuvent donner naissance à des bombes indiscutables (Manhunt, You’re Next, The Descent, Eden Lake…). L’autre partie du spectre est elle aussi vérifiable et possède son lot de merdes indiscutables. May the Devil… en est d’ailleurs un bon représentant.

Un film de possession démono-fantômatique comme on en voit sortir en DTV tous les mois, sans idée de mise en scène, complètement incohérent et terriblement kitsch. Ce genre de film qui croit jouer au petit malin avec des trucs qui ne feraient même plus bondir un enfant de trois ans, du genre :

- Il y a quelque chose sous ton lit, tu regardes en-dessous, tu ne vois rien, et quand tu te relèves, le truc en question est derrière toi.
- Ou encore : Plan fixe de 15 secondes sur le visage d'une femme possédée, qui garde les yeux fermés, puis les ouvre d'un coup d'un seul dans une grande symphonie pour jouer la surprise.

Ce genre de film qu'on sait faisandé dès les 10 premières secondes. Quand bien même ces effets ont été vus des milliers de fois, ils peuvent s’insérer dans une globalité qui instaure une ambiance et une tension des plus hostiles (Insidious premier du nom, qui joue brillamment avec les codes du début à la fin). Ici, on suit la recette à la lettre, sans dépasser aucun dosage édicté, et en ayant l’outrecuidance de penser jouer au petit malin, réinventer la poudre et surprendre le public. Cette condescendance est d’autant plus regrettable que rien ne va, le côté cheap du film ajoutant à l’agacement général et générant à lui seul un festival de face palms. De ces démarches qui desservent le genre bien plus qu’elles ne contribuent à son Histoire.

Ce genre de films base la plus grande partie de son intérêt sur la crainte qu’engendre l’opposant des personnages, ici un démon, qui doit être utilisé avec parcimonie, grâce à des scènes clefs, avec un character design à même de susciter des frissons, de son évocation à sa matérialisation. Les masques Fisher Price n’ont jamais, à ma connaissance, aidés à transcender un film pour créer cet état de nervosité chez le spectateur. Dès lors que l’entité malfaisante est présentée dès les premières minutes et ne provoque que du rire ou du dépit chez le spectateur, il sera difficile de reprendre le gouvernail. Qu’à cela ne tienne, le bateau se perdra sans que le réalisateur ne s’en aperçoive, laissant sur le carreau les dégénérés que nous sommes qui restent jusqu’à la fin de la projection en sachant pertinemment qu’il n’y a rien à attendre qu’un déferlement de nullité. Ce film est une citation constante de James Wan sans en capter l’essence, sans en comprendre les mécanismes, tentant d’en imiter les rouages sans notice et avec du matos rouillé. Y a du Insidious et du Conjuring à la pelle, mais aucun talent pour concrétiser le tout. Cette désinvolture et cette arrogance font de May the Devil Take You un film complètement antipathique qui, même s’il était motivé par de bonnes intentions, passe pour une moquerie d’un cinéma qui nous fait réellement vibrer. Alors oui, que le diable t’emporte, film à la con. Et puisses-tu ne jamais quitter le neuvième cercle des enfers.

 


Jérémie N.
Note du rédacteur : 0,5/5 (Honteux)

samedi 15 septembre 2018

Luz, de Tilman Singer


Projet de fin d’études de son réalisateur, Luz navigue de festivals en festivals après avoir été reçu très positivement chez nos amis teutons. Vendu comme l’un des films les plus excitants de l’année, c’est avec une certaine attente de la chose que je m’en vais vérifier ce que la bête a dans le ventre.



On y suivra Luz, le personnage éponyme, une jeune conductrice de taxi qui se trouvera interrogée par la police dans une affaire pour le moins inédite, tant et si bien qu’un psychiatre tentera de la passer sous hypnose pour démêler le vrai du faux. Une force surnaturelle et hostile semble être à l’origine d’un accident, et celle-ci s’immiscera de plus en plus sûrement dans cet interrogatoire.


Habillé par une belle image issue d’un scope maîtrisé et d’un 16mm tout ce qu’il y a de plus granuleux, Tilman Singer (le réa) pose les bases de son savoir-faire en terme de découpage et de direction artistique. Plastiquement, le film est indéniablement une réussite. Le type sait poser ses cadres et créer une atmosphère dans des salles austères éclairées au néon et une simple machine à fumée. Certaines idées de mise en scène appuient cette idée que notre artisan du jour sait mener sa barque, mais il se heurte à un vrai problème : il n’a rien à filmer. La partition est verbeuse et vaine, alambiquée pour rien, ce qui donne lieu à un film interminable et monotone malgré ses 70 minutes. Le scénario ne se prête absolument pas au cinéma, distillant la désagréable impression que Singer n’a absolument rien à se mettre sous la dent. Les problèmes de rythme sont d’autant plus présents qu’ils apparaissent dès le premier plan, bien trop étiré, bien trop léthargique, et qui aura malheureusement pour rôle de donner le ton du reste du film.

Si Singer s’efforce à cadrer des scènes assommantes avec ingéniosité, on se dit que le jour où le sieur aura entre les mains un script consistant, on aura certainement droit à une petite bombe. Toujours est-il qu’ici, on se tape une nana qui, dans une salle affreuse d’un commissariat affreux, imite la conduite d’un taxi, l’interaction avec les autres automobilistes, toute la gestuelle en mode Taxi Driver Simulator. On se tape aussi une conversation à n’y rien comprendre entre le psychiatre et une meuf qui cherchera à lui transmettre la force surnaturelle dont je parlais en amont de ce paragraphe, puis enfin la résolution lorsque l’interrogatoire partira en cacahuètes, sans pour autant vraiment comprendre ce qui se passe à l’écran. Certains finissent à poil, d’autres se prennent/mettent des gnons, des personnages apparaissent et disparaissent pour distordre la réalité, et la bande s’achève comme elle a commencé. On se doute que même en creusant, on ne trouverait que des interprétations bancales d’un texte rédigé par un type qui s’est perdu dans son écrit, vendant du confus parce qu’il ne sait pas s’y retrouver lui-même.

Je cherche encore ce qui a pu pousser les organisateurs de festoches à s’extasier comme ils l’ont fait devant ce film, car Luz, si chiadé soit-il visuellement, est quand même une belle coquille vide, et les échos des festivaliers sont tous plus ou moins négatifs. Il y a tant de films à découvrir, alors pourquoi s’attarder là-dessus ? L’année est-elle si pauvre qu’il n’y a rien de plus solide à nous projeter ? Toujours est-il que je reste curieux de voir ce que le bonhomme nous pondra par la suite, parce qu’il a quelque chose. En tout cas, il a l’œil. À voir si avec un bon script il se découvrira un sens du rythme.





Jérémie N.
Note du rédacteur : 2/5 (Faible)

samedi 8 septembre 2018

Perfect Skin, de Kevin Chicken

C’est typiquement pour ce genre de péloche que je redoute les festivals à la programmation gargantuesque. De ceux dont les films proposés sont si nombreux qu’il y a forcément anguille sous roche. Et là, c’est bingo. Parce que Perfect Skin n’a de commun avec la perfection que son titre. Première réalisation de Kevin Chicken (déjà, ça part mal), le film narre l’histoire d’un tatoueur (Richard Brake) pris de fascination pour une jeune femme (Natalia Kostrzewa), qu’il se décidera à kidnapper pour parfaire son œuvre en laissant libre cours à son imagination. Se voulant plus proche de L’étrangleur de la place Rillington ou du Voyeur que des réalisations de l’école Torture Porn qu’il semble prendre de hauteur, le sieur Poulet se complait dans un ensemble moribond sans relief aucun, où la tension inexistante n’a d’égale que la laideur des images.

Pourtant, Perfect Skin ouvre sur un générique plutôt prenant, où des encres de différentes couleurs se confondent et naviguent au sein d’un encrier qui insufflent un rendu « pop » qui donne envie d’aller plus loin, le tout accompagné par une BO qui fonctionne plutôt bien. Quelle surprise dès lors de découvrir les premiers plans post-générique, étalonnés avec les fesses (ont-ils oublié de retirer la LUT ?), à en donner la nausée et avec un gros problème de mise au point. Les temps sont durs en Angleterre, la grève des assistants cadre fait des ravages.

Bon, mais si ce film me fait, d’un point de vue technique, penser à une foire à la botanique, j’entends par là réa aux fraises, photo aux fraises, étalo aux fraises et montage aux fraises, se rattrape-t-il sur ses aspects narratifs ? Que nenni. Le scénario phagocyte les quelques maigres idées qu’il tentait d’avoir par un dilettantisme flagrant, singeant ses propres réflexions et tirant en longueur tous ses concepts jusqu’à plus soif. On ne compte plus le nombre d’allers-retours de la cage de la victime jusqu’à la salle où elle se fait tatouer, le nombre d’inserts sur cette aiguille qui mitraille la chair, et ces lignes de dialogue d’une absurdité incommensurable. Ayez pitié du pauvre spectateur qui donne une chance à votre bousin et sacrifie presque 2h de sa vie m’sieur le réa, siouplé. Côté acting, parce qu’il faut bien en parler, quand ça ne cabotine pas (Richard Brake, pauvre de lui), ça s’enfonce dans le faux ton et les méandres de l’actorat de téléfilm. Mais si, tu vois de quoi je parle, ces productions si embarrassantes dans lesquelles tu ne peux absolument pas t’immerger tant ça joue faux, et que le quatrième mur s’effiloche. Impossible dès lors d’avoir ne serait-ce qu’une once de sympathie pour un film qui dessert à ce point le genre, s’imaginant qui plus est créer une oeuvre transgressive. Parce que bien évidemment, tout est à prendre au premier degré, l’absence totale d’humour et cette volonté de garder une gravité constante ajoutant plus à la gêne qu’autre chose. N’en déplaise au réa, son film s’approche bien plus d’un Torture Porn édulcoré (la violence graphique est somme toute très relative) que des œuvres dont il souhaiterait se rapprocher (voir ci-dessus). Ne perdez pas votre temps avec cette vaine tentative téléfilmesque, et rapprochez-vous de péloches avec une vraie volonté de cinéma. Entre nous, n’importe quel autre film fera l’affaire. Enfin presque.





Jérémie N.
Note du rédacteur: 1/5 (Navet)

vendredi 7 septembre 2018

Anna & The Apocalypse, de John McPhail


 C'est toujours avec grand plaisir que je me rends à l'ouverture de l’Étrange Festival. La programmation est toujours en dent de scie, mais on y trouve chaque année de sacrées pépites, et les deux cérémonies d'ouverture et de fermeture sont l'assurance de découvrir de bonnes péloches. Fallait bien qu'il y ait une entorse à la règle. Cette année, le fest parisien ouvrait avec Anna & The Apocalypse, un musical post-apo dans lequel une bande de lycéens se réveillent façon L'armée des morts et traversent les rues de leur bourgade pour s'apercevoir finalement que des zombies pullulent de part et d'autre. L'objectif pour tous : se rendre au lycée de la ville, qui serait le seul endroit à peu près sécurisé du bled.

Pour ce qui est du marketing, ils n'y sont pas allés avec le dos de la cuillère. On aurait à faire à un Shaun of the Dead mixé à du La La Land. Rien que ça. Alors autant être cash, on effleurera jamais l'humour british du premier, sa vigueur et son magnétisme, et on restera à des années lumières de la virtuosité du second. Pourtant, visuellement, il n'y a rien à dire. C'est carré, c'est propre, c'est convenablement monté, le scope rend bien honneur au travail du chef-op... Mais qu'est-ce qu'on s'emmerde. Pas de scène iconique, une espèce de Glee avec des zombies à l'humour juvénile très politiquement correct, des dialogues sans intérêt et un découpage académique qui vous fait traverser les méandres de l'ennui. Ajoutons à cela une grosse redite de tout ce qui a déjà été vu côté intrigue, sans rebondissement, sans surprise, et vous obtenez un film qui se dilate dans le temps et transforme ses 90 minutes réelles en 150 minutes ressenties. Pour ce qui est des séquences de comédie musicale, ça a beau être écrit en alexandrin, ça n'enlève en rien le côté Disney Channel excessivement pénible. Les morceaux ne sont pas entraînant et Ella Hunt se trémousse comme dans un clip d'Avril Lavigne.

Deux ingrédients façonnent les comédies horrifiques : la violence et l'humour. Faut que ça charcle, et qu'on en rit. Si Tucker & Dale, Severance ou encore Shaun of the Dead, qui se veut être une de leurs références, fonctionnent autant, c'est justement grâce à cette habile combinaison des deux. Anna & The Apocalypse expérimente en tentant de combiner du néant avec du néant. Résultat : Absence totale d'enjeux et d'affect, d'idées et d'ambition, et un décalque poussif de ce qui se fait de plus pénible chez Disney, quelques gouttes d'hémoglobine en plus.
On se coltine des blagues à tour de bras mais sans parvenir à nous tirer le moindre sourire. On en est à se taper des séquences où, dans une piscine à balles, deux types s'amusent de savoir quelle célébrité aurait pu devenir zombie, jusqu'à ce que l'un d'eux s'offusquent de la possibilité que Taylor Swift se soit faite bouffer. C'est censé être drôle. Je suis encore à la recherche du fun perdu. Puis, lorsque le film commence à décimer le petit groupe, on ne ressent aucune empathie pour ces personnages que nous suivons pourtant depuis le début, voire même un certain soulagement à en voir certains rejoindre les morfales. Arrêtez-moi si je me trompe, mais je ne pense pas que c'était là la volonté du réa.  Si on en croit le discours d'ouverture du président de l’Étrange, le comité de sélection était très fier de pouvoir nous projeter ce film qu'ils auraient déjà voulu programmer en 2017. On se demande bien pourquoi, et on leur en voudrait presque.



Jérémie N.
Note du rédacteur: 1,5/5 (Mauvais)

mardi 16 mai 2017

Message From The King, de Fabrice Du Welz

Il va être particulièrement complexe pour moi d’aborder la dernière oeuvre du cinéaste Fabrice Du Welz, Message From The King, de manière mesurée. Non seulement parce que j’ai toujours eu un faible pour les polars urbains, dont les thématiques liée intrinsèquement à ce genre me touche avec une viscéralité que je ne retrouve presque jamais ailleurs, mais surtout parce que je suis un admirateur sans nom de son metteur en scène. En effet, Fabrice Du Welz est une sortie d’ovni dans le cinéma actuel, le genre de mélange parfait entre le cinéma de genre et le cinéma d’auteur à tendance Art et Essais, et dont Calvaire et Alleluia se sont imposés à mes yeux comme des chef-d’oeuvres absolus. Des oeuvres esthétiquement somptueuses, ou la symbolique présente ne plaçait jamais de mise à distance entre le spectateur et l’oeuvre, et ou le récit était constitué d’un mélange des genres à la fluidité exemplaire. Premier film de commande aux États-Unis pour son auteur, ou se situe donc Message From The King dans la filmographie de Du Welz ?

Ce film, c’est l’histoire de Jacob King. Originaire de Cape Town, celui-ci débarque à Los Angeles avec 600$ en poche pour partir à la recherche de sa soeur, dont il n’a plus eu de nouvelles depuis un bon moment. Mais rapidement, Jacob découvre que sa soeur a été assassiné, et il décide de partir à la recherche de ceux qui lui ont ôté la vie pour comprendre leurs agissements, et bien évidemment la venger. L’histoire, classique, n’est pas le véritable intérêt de ce film. Certes, l’intrigue est très bien écrite, et il serait de mauvaise foi de ne pas féliciter les scénaristes, Oliver Butcher et Stephen Cornwell, qui ont été capable de construire un récit fascinant dont il est impossible d’imaginer les aboutissants. Il faudrait d’autant plus saluer leur audace d’avoir construit une intrigue qui prend réellement son temps, de ne pas avoir cédé à de l’explication incessante et d’avoir joué la carte des révélations distillées au fur et à mesure du récit. Mais la véritable puissance scénaristique du film est l’écriture des personnages, appartenant certes tous à des stéréotypes du genre, mais ayant chacun une dimension psychologique réellement développée. Exploitant au maximum le fait d’avoir un personnage étranger à cet univers, on est constamment en identification totale à ce personnage et la manière de nous faire suivre ce personnage de détective malgré lui dans la première partie est une réussite totale. Les seconds rôles ne déméritent pas non plus, et bénéficient également d’une caractérisation réellement travaillée, rendant ce polar plus existentialiste qu’autre chose. 

Mais le point le plus marquant de cette oeuvre, et qui fait que j’y voue une très grande admiration, c’est bien évidemment ce que j’avais évoqué dans mon introduction: Fabrice Du Welz. En filmant Message From The King au 35mm, fréquemment caméra au poing, celui-ci retrouve son gout très prononcé pour le rendu de la pellicule, et il faut vraiment admettre qu’en l’état, on n’avait pas vu un travail sur l’image aussi beau depuis Alleluia. Mais surtout, en filmant l’Amérique en 35mm, celui-ci retrouve un style visuel proche du cinéma des 70’s, des polars noirs qui ont marqué cette époque, et inscrit pour la première fois dans sa filmographie une oeuvre véritablement référentielle. 
Mais ce n’est pas pour autant que celui-ci dénature son style, loin de là. On retrouve également son goût pour des plans assez longs, permettant aux personnages d’exister vraiment dans le récit. La première séquence du film, l’interrogatoire de Jacob à la douane américaine est notamment marqué par un plan assez long sur le visage de son protagoniste, dont un très léger zoom à peine visible permet d’amener la proximité qu’il y aura entre ce personnage et le spectateur. Et c’est bien là le point le plus bluffant de la mise en scène de Message From The King: grâce à des choix de cadres d’une très grande intelligence, Fabrice Du Welz réussit le véritable exploit de nous faire nous identifier à un personnage mystérieux dont on ne sait presque rien hormis ce qui le motive à venir aux États-Unis. Filmant génialement son personnage (dont l’interprétation par Chadwick Boseman est un sans faute également), on a ainsi constamment l’impression de connaitre cet homme et nous fait complètement oublier pendant le récit que l’on ne sait finalement rien de lui, rien de son passé. 

On pourra bien sûr reprocher par moment au film d’étirer un peu trop son récit. On pourra reprocher l’écriture de certains dialogues s’avérant être un peu trop clair par moment au point de paraitre légèrement forcés. Et on pourra lui reprocher les quelques plans aériens de la ville, probablement des stockshots nullement tournés par l’équipe du film, dont le traitement visuel clairement numérique lisse beaucoup trop l’image par rapport au reste du film. Mais il serait malhonnête que de s’attarder sur des légers défaut ne gênant nullement le visionnage du film.

Il ne s’agit certes pas là du meilleur film de Fabrice Du Welz, mais on peut bel et bien dire qu’il a pris une bonne revanche. Si l’on se remémore les mésaventures qu’il avait connu sur son Colt 45, on pourrait même avoir le sentiment que Message From The King est tel qu’il est grâce à cet autre film, comme si Du Welz avait fini par mettre en image ce qu’il n’avait pas pu faire précédemment. Et en l’état, il s’agit très clairement du meilleur polar que l’on ai pu voir cette année. Autant dire qu’il faut vraiment foncer voir ce bijou au cinoche: la France est le seul pays dans lequel celui-ci bénéficie d’une sortie salle, Netflix ayant racheté les droits pour l’exploitation à l’étranger. Raison de plus pour courir dans les salles obscures.


Claude S.
Note du rédacteur: 4,5/5 (Excellent)

lundi 8 mai 2017

L'invasion des profanateurs, de Philip Kaufman

En 1956 sortait sur les écrans américains L’invasion des profanateurs de sépultures, film de science-fiction réalisé par Don Siegel et adaptation d’un roman écrit par Jack Finney en 1955. Racontant l’invasion dans une petite ville américaine d’extraterrestres s’appropriant les corps de la population locale pour les transformer en êtres dénués de toute forme d’émotion, le film s’est rapidement avéré être une oeuvre culte pour les cinéphiles, d’autant plus auréolé d’une aura d’oeuvre témoignant de la peur du communisme aux États-Unis. En effet, la nature même de la menace résidant majoritairement dans l’idée de l’uniformisation de la pensée évoquait à la critique américaine le fait que cette menace s’apparentait à celle avec laquelle leur pays menait la guerre froide. Idée réfutée par Don Siegel lui-même, expliquant que la menace du film était une symbolique des studios de productions hollywoodiens, ne vivotant que grâce à leurs succès sans la moindre prise de risque, sans jamais remettre en cause le fonctionnement de leurs entreprises, déclarant à ce propos qu’« ils n’étaient pas autre chose que des légumes vivants ! ». Le roman connu trois nouvelles adaptations: l’une en 1978, réalisée par Philip Kaufman, une autre en 1993, sobrement intitulée Body Snatchers et réalisée par Abel Ferrara, et la dernière à ce jour, Invasion, réalisée par Oliver Hirschbiegel. Celle qui nous intéressera vraiment aujourd’hui est la version de 1978, L’invasion des profanateurs, avec Donald Sutherland et Brooke Adams dans les rôles titres, qui sort enfin en Blu-Ray chez nous après des années d’attente.

Petite perle du cinéma d’horreur, L’invasion des profanateurs est sans conteste l’un des meilleurs film de body snatcher jamais réalisé. Oubliez la parabole du communisme ou des studios américains, celui-ci est avant tout une pure oeuvre viscérale, héritière du cinéma des années 1970. Utilisant brillamment le style visuel que Alan J. Pakula avait pu imposer avec ses thrillers politiques paranoïaque comme Klute ou À cause d’un assassinat pour l’inscrire dans un film de terreur pure, le film de Kaufman est probablement l’une des oeuvres de science-fiction ayant le plus marqué la pop culture. La mise en scène de Kaufman alterne en effet des longs plans contemplatifs laissant naitre le malaise de par ses choix de cadres cachant volontairement des pans entiers des décors lui permettant de suggérer que l’horreur est proche, et des séquences incroyable en caméra portée ou l’instabilité des cadres témoignent la fois de l’insécurité de plus en plus présente dans la ville et de la paranoïa des personnages s’installant progressivement chez les protagonistes. Ces partis pris de réalisation eurent en soit une assez grande importance dans l’histoire du cinéma, plus encore que l’on veuille véritablement l’admettre, puisque ceux-ci marquèrent le cinéma fantastique au point d’être encore utilisé de nos jours. 

En plus de cela, il faut bien reconnaitre à Philip Kaufman un grand talent pour amener un malaise en crescendo. De la première à la dernière image du film, la tension est omniprésente. L’ouverture du film, un générique nous présentant la menace et son chemin jusqu’à notre planète est une petite leçon, et la première heure du film jouant majoritairement sur l’imagination du spectateur est une réussite incontestable, car Kaufman utilise constamment le concept même de ce qu’implique un film de body snatcher: toute personne qui est sortie du cadre est potentiellement un ennemi lorsque celui-ci ré-apparait. Et lorsque le récit est complètement lancé, laissant place à une course poursuite d’une viscéralité surprenante, il faut reconnaitre à Kaufman une maitrise des effets chocs. Il faut voir ce moment ou un chien à tête d’humain apparait à l’écran, où la stupéfaction due à l’absurdité de la situation laisse rapidement place à une véritable peur de ce qui nous est présenté à l’écran. Et il faut voir la maestria avec laquelle celui-ci nous terrifie juste avec le cri des extraterrestres (permettant de signaler entre eux ou se situent les êtres humains), idée complètement absente du film d’origine, mais qui sera par ailleurs ré-utilisé dans la version d’Abel Ferrara.

Bref: vous l’aurez compris, L’invasion des profanateurs est un indispensable pour tout amateur de cinéma qui se respecte. Pour ceux qui l’avaient déjà, vous pouvez désormais revendre votre vieille édition DVD absolument lamentable éditée par MGM qui avait le mérite de ne pas inclure de sous-titre français, forçant ainsi les non-anglophones à se taper le film en VF. Et pour ceux qui n’auraient pas encore eux la chance de découvrir ce classique de la terreur, vous pouvez foncer en magasin l’acheter les yeux fermés. Jamais vous ne regretterez les 20€ déboursés pour cette édition rendant vraiment hommage à ce magnifique film, dont on ne mesure jamais suffisamment son importance.


Claude S.

Note du rédacteur: 4,5/5 (Excellent)

samedi 29 avril 2017

Life: Origine Inconnue, de Daniel Espinosa

En ce mois d’avril particulièrement morne pour le cinéma de genre, il n’est pas vraiment étonnant de voir débarquer sur nos écrans des films semblant sortir de nulle part, n’ayant pas bénéficié d’une promo plus appuyée que ça. C’est plus ou moins dans ces conditions que sort Life: Origine Inconnue. Car hormis quelques trailers sur le net, il faut bien reconnaitre que le dernier film de Daniel Espinosa n’a pas eu droit à une promo particulièrement excessive, et ce malgré ses trois têtes d’affiches: Jake Gyllenhaal, Rebecca Ferguson et l’inénarrable Ryan Reynolds qui a décidément le vent en poupe depuis le succès de Deadpool. Et malgré les problèmes évidents du métrage, il est vraiment dommage de voir que celui ci ne bénéficie pas d’un véritable intérêt de la part de la presse spécialisée, et même une légère indifférence de la part du public…

Life: Origine Inconnue, c’est l’histoire d’une expédition spatiale qui tourne mal. Life…, c’est l’histoire d’astronautes récupérant à bord de leur vaisseau une nouvelle forme de vie. Décidé à découvrir comment fonctionne cet organisme extraterrestre, la bande de scientifique se retrouve prise au piège de cette créature, inoffensive au premier abord, et qui va grandir en se nourrissant d’êtres vivants, décimant l’équipage un à un. Le pitch du film vous évoque Alien: Le Huitième Passager ? Bingo: il s’agit bel et bien d’un hommage direct au mythique film de Ridley Scott. Et c’est bien là le véritable problème du film: Life… est un film référencé. Très référencé, presque trop, au point de nous refaire certaines scènes directement tirées de ses films de références. Il faut voir la manière dont Espinosa fait l’exposition des personnages pour comprendre qu’il s’agira sûrement d’un patchwork de ce que l’on a déjà vu dans des films qui sont devenus cultes depuis. Car en ouverture, Espinosa ré-utilise la manière dont Scott filmait ses décors du Nostromo, vidé de toute forme d’humanité et nous préparant ainsi à l’horreur qu’allait subir les personnages en donnant par avance un sentiment de malaise grandissant, avec l’impression que quelque chose est déjà caché dans ces couloirs, jusqu’à nous amener découvrir les personnages sans véritable distinction entre eux: le personnage principal était le vaisseau lui-même, et laissait petit à petit la place au personnage de Ripley. Ici, la même intention est mise en image, mais en même temps, Espinosa s’inspire grandement d’un autre grand succès du film de survie dans l’espace, cette fois-ci plus récent: Gravity, de Alfonso Cuaron. Ainsi, en plus d’utiliser une ouverture similaire à Alien, la mise en scène utilise ouvertement les effets de réalisation que Cuaron avait imposé avec son chef-d’oeuvre: caméra flottante dans l’apesanteur de l’espace (au même titre que les personnages du film), et présentation des personnages dans l’action en temps réel, accentué par l’utilisation d’un plan séquence. Le seul véritable problème dans ce mélange de deux séquences d’ouvertures, est tout simplement le fait qu’Espinosa n’arrive pas à vraiment nous présenter ces personnages, et rate la tension qui était censée se dégager de la scène par la même occasion. Autant dire que les 20 première minutes du métrage laisse présager le pire, l’ennui s’installant assez rapidement.

Mais fort heureusement pour nous, une fois cette laborieuse mise en place terminée, le film trouve enfin un rythme correct, et on se plait finalement à suivre cette aventure horrifique. Probablement parce que Daniel Espinosa, à défaut d’être un metteur en scène à l’inventivité folle, demeure un technicien particulièrement doué, et celui-ci est capable de mettre en image avec beaucoup de talent l’apesanteur de l’espace. Et lorsqu’il arrête de complètement reprendre des scènes déjà existante, il arrive à nous faire éprouver une réelle empathie pour ses personnages (à la personnalité pourtant réduite au minimum), et les confrontations avec l’alien s’avèrent être particulièrement intense. Cette  partie de chasse dans l’espace étant quasiment en temps réel, il faut bien admettre qu’Espinosa réussi a maintenir une tension quasi constante, en exploitant intelligemment ses décors et en plaçant ses personnages dans des situations embarrassantes réellement bien amenées. Et cela fait d’autant plus plaisir de voir des personnages qui ne s’avèrent pas être des imbéciles profonds comme on a de plus en plus l’habitude. Et il faut bien reconnaitre qu’en plus de cela, le film s’avère être d’un pessimisme assez surprenant pour un film actuel réunissant des telles stars à l’écran.

Pas original pour deux sous, mais réalisé avec un soin indéniable, le film a le mérite d’offrir certaines séquences réellement intense émotionnellement, bénéficiant d’une production design travaillée, d’une lumière par moment assez belle, d’une interprétation sans faille, et surtout d’une réalisation des plus soignées. Et même si ce film n’arrive bien évidemment jamais à la cheville de ses modèles et s’oublie presque aussi rapidement qu’on l’a vu, ça fait plaisir de voir un vrai petit film d’horreur de série B de la sorte au cinéma.


Claude S.


Note du rédacteur: 3/5 (Honnête)