dimanche 23 septembre 2018

A Vigilante, de Sarah Daggar-Nickson

     Premier long-métrage de Sarah Daggar-Nickson, A Vigilante nous donne à suivre le parcours tourmenté de Sadie (Olivia Wilde), jeune femme jadis victime de violences conjugales, ayant décidé de prendre le taureau par les cornes et de venir en aide aux petites dames en détresse et aux enfants battus. Une chose que j’ai toujours dite : Il n’y a rien de plus efficace que des claques dans le museau pour régler un conflit. Sadie ne réfutant pas ces sages pensées, voilà qu’elle intimide d’abord et cogne ensuite. Ces messieurs et ces dames, battant leur femme ou leurs gosses, font en général un peu d’huile, puis s’éclipsent comme une truite fario relâchée dans le lac. Jusqu’à ce que…



Petite piqûre de rappel, le Vigilante (traduisez Justicier) est un genre qui base son principe sur la vengeance d’une victime envers ses agresseurs, et propose par essence des péloches particulièrement violentes. Vigilante, Mad Max, Death Sentence, J’ai rencontré le diable, Old Boy… Des films qui ne lésinent pas et s’avèrent aussi frontaux que torturés. En cela, A Vigilante prend la chose à revers, et s’éloigne du genre pour s’approcher plus foncièrement du drame. Si un film comme Blood Island, petite pépite sud-coréenne, baigne une bonne partie des ses bobines dans une approche purement dramatique, c’est pour que l’impact lors de la bascule dans le vigilante soit d’autant plus prégnant. Ici, Daggar-Nickson prend le parti de ne jamais révéler la violence. Tout est au mieux hors-champ, au pire ellipsé (j’assume le néologisme). Et ce plus volontairement encore que le film se nomme, je le rappelle, A Vigilante, un choix clairement réfléchi qui définit un genre qui ne transige pas avec la violence graphique.

Une décision qui devient regrettable, voire dédaigneuse, distillant une hypocrisie certaine dans une pudeur tellement prononcée qu’elle en devient singée. Et si l’on pourrait penser que le message prime sur l’image, le mécanisme en devient si systématique que les scènes sont déjà prédécoupées dans nos têtes : Se rendre chez la victime, menacer l’opposant, revenir vers la voiture, pleurer dans la voiture. Ce sont là les quelques séquences chaudes du film avant que le climax que l’on devine dès le premier quart d’heure ne se dévoile à nous. Il y avait justement quelque chose à faire pour que le film passe de séquences asthéniques et désespérées à des séquences enragées et brutales qui auraient tout à fait collées avec ce qui trotte dans la tête de notre protagoniste, sans tomber dans l’écueil du voyeurisme primaire, mais en restant cohérent avec l’ensemble. Mais cette drôle de volonté d’infantiliser le spectateur ou de dire « l’important est ailleurs » ne font qu’ajouter à la mollesse d’une mise-en-scène linéaire et assommante. La première fois que madame intervient dans un foyer pour chasser monsieur, l’ellipse fonctionne et amuse, la suggestion et l’imagination du spectateur font le travail, et la séquence reste efficace. Le problème, c’est que tout cela s’étire sur l’ensemble de la bande, et transforme une bonne idée en un tic de mise-en-scène.

Avec un concept pareil, il y avait franchement de quoi faire. Je me le dis régulièrement, et il y a des fois où cette pensée est plus marquée que d’autres. Avec une réa sans compromis, qui assume pleinement la férocité de son sujet, plutôt que de nous montrer son personnage s’exercer aux sports de combat et à la musculation avec pour seule et unique rime que d’aller chialer dans sa bagnole, peut-être aurait-il mieux valu tourner autre chose. Prendre un sujet sans jamais oser rentrer dedans et penser jouer à la maligne en le contournant sans arrêt, ce n’est pas franchement ce que j’appelle assumer. Ou alors c’est assumer de ne pas assumer. Dans ce cas, autant ne rien faire. D’aucuns diront que je m’attarde sur un détail, alors que je mets l’accent sur ce que raconte le film, et comment il procède pour le raconter. En synthétisant : comment il hésite à nous raconter quelque chose. Le film n’a cependant pas à pâlir de son aspect technique, la photo est très honnête, et le montage fait le taf malgré qu’il n’ait pas grand chose à déglutir. Dommage que le traitement du tout soit si chaste et délicat qu’il ne fasse tomber la chose dans la banalité sitôt vue, sitôt oubliée.




Jérémie N.
Note du rédacteur : 2/5 (Faible)

samedi 22 septembre 2018

BuyBust, d'Erik Matti

    Il y a des jours où rien ne vaut une péloche sans cervelle et bien velue, un truc qui enfonce des incisives profondément dans un larynx et qui pète de la matière osseuse à la barre à mine. L’élu du jour est en cela BuyBust, dernier film du boulimique Erik Matti (réalisateur philippin qui tourne film sur film depuis 1999). Vendu comme un digne descendant de The Raid, le bousin nous invite à suivre Nina, une jeune femme membre des brigades anti-drogues de Manille, qui se verra envoyée avec son équipe dans un bidonville de la capitale philippine pour débusquer un baron de la drogue. Vous l’aurez compris, plus qu’un descendant de The Raid, c’en est un ersatz à l’horizontale.



À vrai dire, il n’en faut pas plus pour attiser ma curiosité. Je sais que l’exigence qui doit être déployée pour mettre en place un film de fight véhément et avec de l’impact doit être très élevée, et lorsque la chose nous est présentée par l’orga de l’Étrange Festival comme comprenant un plan-séquence démentiel de 12 minutes, je me dis qu’enfin, on va avoir affaire à un film de qualité. Il m’en faut peu, hein ? Les premières minutes, plutôt intenses visuellement, sont un décalque de la bombe de Gareth Evans. Dans The Raid, le protagoniste s’entraîne alors que le grand méchant loup colle des bastos et des coups de marteau. Dans BuyBust, la fine équipe s’entraîne alors qu’un type s’en prend plein la gueule dans un interrogatoire. Dans The Raid, c’est un supérieur qui veut servir ses intérêts qui ordonne ce qui s'avérera être une mission suicide. Dans BuyBust, c’est un supérieur qui veut servir ses intérêts qui ordonne ce qui s'avérera être une mission suicide. Dans The Raid, les habitants de l’immeuble s’en prennent presque tous aux intrus. Dans BuyBust, les habitants du bidonville s’en prennent presque tous aux intrus. Dans The Raid, le baron de la drogue rince les politiques. Dans BuyBust, le baron de la drogue rince le chef des flics. On pourrait continuer comme ça longtemps. En fait, le seul parallèle que je n’ai pas trouvé, c’est la sœur de l’héroïne dans le camp des grands vilains.

La première bobine préfigure quelque chose de tout à fait convenable, malgré ce manque d’inventivité flagrant. Si l’on est capable de mettre de côté les gros problèmes de son du film, mixé par un stagiaire sourd ayant oublié son sonotone, la pression de l’étau qui se referme est quasiment égale à celle de son modèle indonésien. Les premières scènes de traque dans le bidonville, lorsque les héros se font repérer, sont plutôt bien pensées, jusqu’à ce que l’un d’entre-eux se fasse choper et exécuter par les caïds. Après ça, tout part en vrille. Tout. Les armes vont peu à peu laisser place aux poings, à mesure que les munitions diminues, et les problèmes de son deviendront de plus en plus handicapants. Au cinéma, la violence d’un coup porté passe par trois choses : la valeur de plan, le montage et le mixage. S’il manque un de ces trois ingrédients, ça ne marchera pas. Et alors qu’on se concentre sur le fait que le son soit à chier, que les impacts soient tout sauf sensoriels, on se rend bientôt compte que le cadre est aux fraises et que le montage est totalement hasardeux. Mais vraiment. Du genre à définir un nombre de cuts pour une séquence donnée et les placer de manière random dans la timeline. On en est à voir des plans sur des poings qui se dirigent vers des visages cuter et passer totalement à autre chose avant que les coups ne soient portés. Les séquences de fight, qui sont ici le nerf de la guerre, sont absolument inoffensives quand elles ne sont pas illisibles. Elles ne sont ni brutales, ni frontales, ni intenses. Bah ouais, aussi bas du front soient-ils, ces films sont des exercices particulièrement complexes, qui demandent une minutie profonde et un vrai sens du rythme. Là, en plus du mixeur sourd, on doit se taper le monteur aveugle. C’est pas facile tous les jours. Et quand alors arrive le fameux plan-séquence démentiel de la mort qui tronche ta soeur de 12 minutes, et que celui-ci s’avère en réalité en durer 3, composé de raccords numériques tous plus affreux les uns que les autres et avec des figurants qui ne savent pas quoi faire avant de se prendre une chasse par l’héroïne, on ne crie plus au vol mais au scandale.

Le 2:35, très ouvert, paraît également hors de propos quant à la volonté de créer une atmosphère suffocante et dans ce qui se voudrait être une sorte de huit-clos. En cela, le 1:85 était bien plus indiqué. À croire que rien n’a vraiment été réfléchi. Preuve en est avec le climax le plus plat de l’univers, figurant la confrontation entre l’héroïne et le grand manitou. La scène prend place dans une pièce tapissée de miroirs. Tout metteur-en-scène qui se respecte s’en serait servi dans son découpage, mais ils n’auront ici d’autre fonction que de faire valdinguer un personnage au travers. En plus de la paresse de la mise-en-scène (même pas foutu de concevoir un champ contre-champ convenable), cette scène ne fait que mettre en lumière l’incohérence générale du film, lorsque notre protagoniste se fait surprendre par un freluquet qui arrive lentement dans son dos. Meuf, t’es en train de discuter avec un type dans une salle pleine de miroirs. Si quelqu’un arrive dans ton dos sur la pointe des pieds, certes tu ne l'entends pas, mais tu devrais voir son reflet, non ? Voilà ce qu’est BuyBust. Un film qui a l’outrecuidance de se croire malin, et qui est aussi mal réalisé qu’il pompe allègrement l’un des meilleurs films de fight de ces dernières années, souffrant d’autant plus de la comparaison. Il n'y a qu'une issue possible pour ce genre de péloche : la poubelle.


Jérémie N.
Note du rédacteur : 1,5/5 (Mauvais)

jeudi 20 septembre 2018

The Field Guide to Evil, d'Ashim Ahluwalia, Can Evrenol, Severin Fiala, Veronika Franz, Katrin Gebbe, Calvin Reeder, Agnieszka Smoczynska, Peter Strickland et Yannis Veslemes

Les films à sketches sont souvent l’assurance de passer au moins quelques bonnes minutes devant un segment qui sort du lot et regorge d’inventivité. Comme sur un court-métrage, un réalisateur se doit d’être percutant au plus vite pour palier aux contraintes temporelles de cet exercice. Le sujet de The Field Guide to Evil apparaît tout à fait idéal pour ce type de narration. Il s’agit d’une anthologie de films ayant tous pour sujet le mal, l’entité démoniaque vue par différents pays, différentes cultures, différentes époques, et rappelant en cela l’excellent jeu Eternal Darkness. On suivra donc chaque fois un personnage ou un groupe, directement confronté au Malin sous une forme ou une autre. Celui-ci peut-être issu d’une religion, d’un folklore, d’une légende ou de l’imagination du scénariste. 

Le film se découpe ainsi en huit parties, chacune réalisée par un metteur-en-scène différent, de l’Inde à la Turquie, de l’Autriche aux États-Unis, de l’Allemagne à la Grèce et de l’Angleterre à la Pologne.

Une idée intéressante sur le papier mais qui a bien du mal à franchir l’étape de la concrétisation. Le film ouvre sur un générique esthétique, bien foutu, qui plonge directement le spectateur dans l’atmosphère sournoise et maligne qu’on attend de cette péloche. Chaque sketch sera ensuite illustré par quelques cartons qui nous situeront le mythe. S’ensuit alors le premier de la liste, réalisé par les autrichiens Severin Fiala (c’est un homme) et Veronica Franz, qui ont certainement beaucoup apprécié The Witch (de Robert Eggers) et qui livre un segment où une jeune femme se voit peu à peu tourmentée par le diable à mesure qu’elle couche avec une autre donzelle. Quelques fautes de goût, comme des jump scares induits par le démon, entacheront de temps à autre ce sketch qui tient néanmoins la route du début à la fin.



Le deuxième, réalisé par le turc Can Evrenol (Housewife, Baskin), met en scène une jeune femme enceinte qui, après avoir volé une broche à une vieille dame malade dont elle a la charge, sera visitée par un démon qui la fera vaciller. De quoi rappeler le dernier méfait des Trois visages de la peur (Mario Bava). Sans être formidable, le film instaure une ambiance froide et pesante, et tient la route malgré ses faiblesses. Son final, bien que téléphoné, est efficace et enterre largement les autres sketches du film. Parce qu’à partir de là, tout va s’effriter, et il faudra vraiment creuser pour retirer quelque chose de ces essais non-transformés.



Le troisième, de la polonaise Agnieszka Smoczynska, inconnue au bataillon en ce qui me concerne, est un sketch aussi réussi techniquement qu’il est vain narrativement. Un homme est visité par une femme qui lui demande de manger trois cœurs humains si celui-ci veut devenir le plus puissant des hommes, et régner sur le monde. C’est plat, totalement linéaire, sans surprise, et le final est expédié comme si le temps avait manqué. Finalement, ce n’est pas plus mal, on n’aurait pas voulu s’y attarder plus longtemps.



Le quatrième est si catastrophique qu’il en devient jouissif, amenant une telle dose de rires (bien malgré lui) qu’il est certainement mon sketch favoris. On se fend bien la tronche, et tout est si raté qu’on pourrait penser que c’est fait exprès. Le jeu, le montage, la lumière, la mise-en-scène, l’écriture, tout est à chier. Certains personnages apparaissent au petit bonheur la chance, comme une espèce de bûcheron barbu sortant du néant pour vilipender des parents sur le fait qu’ils ne surveillent pas convenablement leur gamin dans la forêt. Cette apparition est si hasardeuse, incongrue, qu’elle apparaît comme placée dans la timeline non pour créer du sens mais pour combler un vide. En effet, un couple avec un enfant partent en séjour dans une cabane, au milieu de la forêt, et se feront débusquer par des enfants cannibales à têtes de melon. Voilà. C’est prodigieux tant c’est mauvais. C’est de l’art en soi. Quand on sait le truc pondu par Calvin Reeder, réalisateur de The Oregonian, on comprend que ce film touche aux méandres du bon goût.



Le soufflet du rire retombe avec le sketch sans relief du grec Yannis Veslemes, où un gobelin sera pris à partie par des adorateurs de Satan. Quelques idées visuelles qui ne sauveront pas un sketch écrit avec les fesses et sans intérêt particulier.



Le sixième, réalisé par Ashim Ahluwalia, est un segment en noir et blanc, dans une esthétique très 50's, plaçant un riche magnat britannique obnubilé par le secret d’un temple hindou, dont une pièce énigmatique ne peut être vue par quiconque sans en subir quelques conséquences malencontreuses. Pareil, c’est vain, sans aspérité, on s’en fout, next.



Le septième, de l’allemande Katrin Gebbe, se déroule dans les alpes bavaroises, à la fin du XVIIIème siècle, où un berger tente de soigner sa soeur habitée par un parasite qui la tue chaque soir et la ressuscite au matin, non sans laisser quelques traces sur le troupeau qui se dilapide à chaque nouvelle nuit. On sait très vite où ça veut en venir, et ça y vient, sans surprise, sans inventivité, et on s’emmerde.



Le dernier (enfin !), sans doute celui que j’attendais réellement, à savoir le segment de l’anglais Peter Strickland (Berberian Sound Studio), apporte une patte visuelle forte et… bah c’est tout. Le sketch est une fable vue/lue/entendue des milliers de fois, avec une petite morale plutôt bancale, punissant le mensonge et la trahison de deux frères cordonniers qui se disputent une princesse. Si même le Peter Strickland est faisandé, que voulez-vous que je vous dise…



Si techniquement le film tient la route et apporte des idées visuelles certaines (sauf pour le quatrième, qui fait tellement tâche qu’on dirait un furoncle sur le nez de Miss France), il ne décolle jamais et enchaîne des segments tous plus creux les uns que les autres. Les deux premiers sont certes sympathiques, mais ne vont pas au-delà. Pour le reste, c’est bon à brûler, inutile, ça n’a absolument pas lieu d’être. Je me demande encore comment ils ont réussi à foirer ce film avec un concept pareil. On passe à autre chose, voulez-vous ?



Jérémie N.
Note du rédacteur : 1,5/5 (Mauvais)

mercredi 19 septembre 2018

Mandy, de Panos Cosmatos


8 ans après son premier film Beyond the Black Rainbow, Panos Cosmatos revient avec le très particulier Mandy, traînant une réputation plutôt séduisante depuis sa projection à la Quinzaine des réalisateurs sur la croisette. Mettez toutes vos références au placard, tout ce que vous avez pu voir avant, Mandy n’est pas de ces films. Et si on devait s’en autoriser quelques-unes, on parlerait d’un mélange entre David Lynch, Dario Argento, John Carpenter, George Miller, Dennis Hopper, Sam Raimi, Martin Scorsese et John Flynn. Voilà qui nous avance beaucoup. Le pitch est assez simple, mais étant donné que le film repose sur deux parties assez distinctes et d’une certaine longueur, vous en parler serait comme dévoiler la moitié du film. Je m’arrêterai en vous disant qu’il s’agit d’un vigilante, voire d’un rape & revenge selon les interprétations, et j’en aurai déjà dit beaucoup.



La première partie du film baigne magistralement dans une atmosphère délicate, triste, pesante, comme un message mortifère transmis au spectateur avant qu’il ne voit les enjeux se présenter. Le montage est hypnotique, hallucinant au sens propre du terme, pouvant proposer un même plan monté trois fois à la suite ou un champ-contrechamp en surimpression déformant les visages pour les entremêler, d’autres encore en dessin-animé, et se marie parfaitement à la partition de feu Jóhann Jóhannsson qui joue un rôle extrêmement important quant à la densité du tout. Les couleurs saturées, rose, rouge et bleue, débordent de l’écran à l’instar d’une œuvre fauviste, et donnent déjà au film ses dimensions fantastiques avant même que quoi que ce soit d’hostile ou d’étrange se présente à l’écran.

L’histoire entend se dérouler aux États-Unis, mais le bazar, tourné dans les Ardennes belges, apporte un côté mystique propre à ces forêts, et amplifie de ce fait « l’inquiétante étrangeté » qui s’en dégage, comme un mirage qui travestirait notre perception de la réalité en quelque chose de caustique. C’est cinglant, corrosif, cette ambiance poisseuse nous amène à la frontière du rire et de la gravité sans qu’on ne sache vraiment sur quel pied danser. Puis, lorsque la problématique est clairement définie, le film devient violent, impertinent, claquant des punchlines à n’en plus finir (Nicolas Cage disant partir "à la chasse au chrétien, et son interlocuteur de répondre : "C'est déjà la saison ?"), des situations grotesques dans le sens positif du terme, qui feront rire ou froncer les sourcils selon la sensibilité de chacun, amène sur un plateau d’argent un caméo des plus fendards et des scènes de fight anthologiques, comme une baston bien burnée prenant place devant une téloche qui diffuse un boulard. Voir Nicolas Cage se taper vénère devant une bonne levrette des années 70, c’est forcément l’adage d’un chouette film.

Chaque séquence apporte son lot de bonnes idées, de colère et de fun. Nicolas Cage lui-même se prête au jeu, cabotinant juste ce qu’il faut pour qu’on se rappelle qu’il s’agit bien de Nicolas Cage, mais livrant surtout une prestation possédée s’alliant avec brio à celle de l’envoutante Andrea Riseborough (Mandy). On jubile à chaque nouveau palier franchit par le protagoniste, et on attend avec un air goguenard le prochain trou du cul qui tombera entre ses mains pleines de rage. À peine le temps de respirer qu’on est reparti pour une salve de marmelade, un truc qui défouraille, qui gère parfaitement ses dialogues surréalistes ainsi que sa violence crue et frontale, le tout emballé minutieusement par un Panos Cosmatos qui sait parfaitement comment accorder son chaos, ses doses de LSD, et qui nous ramène sec dans l’esthétique des années 70. Bref, Mandy est un véritable OVNI, un film que vous n’avez jamais vu avant et qu’il vous faudra découvrir absolument. On en redemande. Dans le genre classique instantané, ça se pose là.

                                    


Jérémie N.
Note du rédacteur : 4,5/5 (Excellent)

mardi 18 septembre 2018

A Man's Flower Road, de Sono Sion



Il fût un temps où Sono Sion écumait les festivals underground nippons, avec des péloches tournées en Super 8 sans contrainte d’aucune sorte. C’est dans les années 80 que le sieur a fait sa renommée au sein de cette sphère, à l’aide de quelques courts-métrages tournés sans budget et en 8mm. A Man’s Flower Road (Otoko no hanamichi) est en quelques sortes la synthèse de cette période. Premier long du bonhomme, âgé alors de 24 ans, il est un film totalement anarchique, tourné caméra au poing, en Super 8, sans scénario, sans technicien, juste lui et ses potes. Ou lui et sa famille. Le film a récemment été remasterisé en 2K, de là à dire qu’on a quand même pas mal d’argent à foutre par la fenêtre, il n’y a qu’un pas.



Analysé par certains grands penseurs comme un désire d’émancipation, de liberté, de refus de grandir, le film nous montre pêle-mêle des jeunes courir dans les rues de Tokyo en hurlant, un jeune chier le cul droit vers la caméra dans un parc de Tokyo en hurlant, des jeunes sauter dans des bassins urbains en hurlant, des plans interminables de Sono Sion qui mange chez lui et qui se fait engueuler par sa mère, des plans au noir de 10 minutes avec des conversations on ne peut plus banales, j’en passe et des meilleurs. Le tout quand on comprend ce qu’il se passe ! Parce que oui, c’est du 8mm (donc en 1:35), la piste sonore de ces pellicules est à chier, et c’est de la caméra au poing ! Quand on court avec ce matos et qu’on le gesticule dans tous les sens, ça n’aide pas à la bonne compréhension, croyez-moi !

Il n’y a pas de construction, pas d’intrigue, on n’est même pas dans l’expérimental. On est dans le film random. J’entends par-là qu’il s’agit d’une succession de scénettes sans lien les unes avec les autres, dans un ensemble foutraque qui ne doit même pas avoir de sens pour son réalisateur. On est dans le « je fais ce que je veux et j’vous emmerde », et c’est en cela une vraie réussite, parce que ça nous emmerde bel et bien. Une bonne partie des spectateurs n’aura pas tenu, et se sera barrée avant la fin des 110 minutes (oui, 110 minutes…). Je me souviens avoir essuyé un rire nerveux à la découverte des premiers plans, en me disant que je n’allais pas pouvoir tenir sur la longueur. Pourtant, je suis resté, et je peux vous affirmer que le film n’a d’intérêt que pour son créateur et ses proches, j’entends par là ceux qui ont participé à sa conception. On dirait un montage de ces vidéos que l’on peut trouver sur les téléphones de chacun, de la petite vie de Jean-Etienne et de Marie-Mathilde, dont on se fout éperdument et dont le contexte nous échappe, quand bien même on serait tenté d’y prêter une quelconque attention.

Le film nous a été vendu comme la découverte du vrai Sono Sion, de l’intrépide Sono Sion, de celui qu’il était avant de devenir une bête de festivals et qu’il ne s’assagisse. Jamais, Ô grand jamais, je n’aurais pensé que ma pire expérience en salle obscure serait un film de ce mec. Comme quoi, la vie est pleine de surprises. Personnellement, je resterai avec le « faux » Sono Sion. Ce bonhomme très sage qui nous a quand même claqué des Love Exposure, Suicide Club, Guilty of Romance, Why Don’t You Play in Hell?, Cold Fish et autre Antiporno. Impossible pour moi de me retrouver dans ce "témoignage d'une époque". Je laisse les aficionados de la branlette à leur activité favorite sans les envier outre-mesure.


Jérémie N.
Note du rédacteur : 0/6 (Autodafé)

lundi 17 septembre 2018

The Spy Gone North, de Yoon Jong-bin


Quand un film coréen traverse les frontières pour poser ses valises chez nous, il y a fort à parier que celui-ci sera d’excellente qualité. Je ne m’en cache pas, j’ai un faible particulier pour ce cinéma. Un cinoche burné et avec des moyens financiers non négligeables, qui donnent largement de quoi faire à des artistes qui ne demandent qu’à envoyer le pâté. Ces quinze dernières années, la Corée a pondu certains de mes films préférés, alors lorsqu’une nouvelle occasion de me prendre une baffe se présente, je ne rate pas le coche.



C’est donc dans de bonnes dispositions que je me rends assister à la projection de The Spy Gone North, nouveau film de Yoon Jong-bin (Kundo: Age of the Rampant, Nameless Gangster), narrant le parcours véridique d’un espion sud-coréen, appelé Black Venus, envoyé en Corée du Nord pour recueillir des informations quant à leur programme nucléaire dans les années 90. Ouvrant sur quelques cartons qui servent à replacer le film dans son contexte, la problématique générale est si complexe que le non-initié se verra complètement largué dès les vingt premières minutes, l’écriture ne s’occupant pas outre-mesure de combler les lacunes historiques du spectateur et gardant son train en marche, fonçant comme si tout le monde connaissait ce conflit sur le bout des doigts et laissant de ce fait pas mal de monde sur le carreau. Je pense avoir les capacités intellectuelles suffisantes pour comprendre et interpréter les informations qu’on me donne, mais lorsque celles-ci sont trop elliptiques, je suis incapable de raccrocher les wagons entre eux. Je suis dans la moyenne, ni plus, ni moins malin qu’un autre, je peux donc me permettre de penser que les gens qui disent avoir tout bité, tout suivi, tout compris, sont soit menteurs, soit prétentieux, soit coréens, soit historiens.

Dès lors, comment créer une véritable tension palpable si les enjeux restent incompris ? La péloche a été rapprochée d’Infernal Affairs et JSA, des films qui permettaient aisément au spectateur de se projeter. Je pense que le parallèle est, de ce fait, assez maladroit. Porté par une véritable star en Corée (Hwang Jeong-min, vu chez nous dans A Bittersweet Life, New World ou The Strangers), le film jouit d’un casting de haute volée et d’une direction calibrée comme un sniper visant une cible immobile. C’est juste, c’est carré, précis, tout comme la mise-en-scène qui ne dépasse pas d’un cheveu et règle ses plans à la milliseconde et au millimètre. Ça part sur de très bonnes bases, me direz-vous. Oui, mais à un détail près : on se contrefout de ce qui se passe. On attend tout le film que quelque chose nous prenne en haleine, nous chope par les tripes, nous fasse sentir une tension particulièrement forte. C’est tout l’intérêt de ce genre de péloche, non ? Ici, à part un peu d’électricité de temps à autre, aucune décharge d’adrénaline spécifique. Entre les enjeux difficilement cernables et la lenteur de la mise-en-scène, le tout avance sur une départementale alors qu’on voudrait emprunter l’autoroute, et on se prend à ne faire qu’attendre la fin du film sans espérer plus rien en tirer dès la première moitié torchée.

C’est tout le paradoxe de ce film qui est aussi techniquement réussi qu’il est linéaire et froid, sans véritable relief. C’est comme se retrouver à l’assemblée nationale, à tenter de suivre les problématiques d’un débat qui nous dépasse complètement et pour lequel on nous demande d’éprouver de la passion. Ça ne marchera pas, quels que soient vos efforts. Je n’ai pas perçu The Spy Gone North autrement, et j’en suis le premier déçu. Pour être clair, ça ne vaut pas particulièrement le coup d’œil. La Corée pond tant de films dignes d’intérêt que celui-ci s’enfonce assez profondément dans la liste des trucs à voir. Maintenant, je vous laisse seuls juges quant à l’élaboration de votre liste, et si le cœur vous en dit, le film sort le 7 novembre prochain. On ne me prendra pas à aller le redécouvrir. Un petit résumé de la situation, après la révélation du palmarès de l'Étrange Festival, où le film était en compétition (et qu'il a obtenu, ainsi que le prix du public (sic)). Le grand prix est décerné par des membres de l'organisation du festival, et de gentils personnages de Canal+, qui doivent acheter et diffuser sur C+ Cinéma le grand gagnant du festival. Du coup, pour faciliter la chose, autant prendre le film le plus lisse et grand public possible. Toujours plus simple que de devoir programmer un Mandy, dont vous pourrez lire la critique prochainement en cet antre de la joie et de la bonne humeur. Vous savez à quoi vous en tenir.


                                    

Jérémie N.

Note du rédacteur : 2,5/5 (Moyen)

Dukun, de Dain Said


 Premier long du réalisateur malais Dain Said, Dukun est aussi son dernier en date à être sorti. Ce film achevé en 2006 a subi moult remontages et s’est systématiquement heurté à la censure malaisienne qui refusait de le laisser paraître jusqu’à cette année. Ce qui bloquait le film l’année dernière encore a été accepté aujourd’hui, à la plus grande surprise de son metteur en scène, qui a vu son film validé après un coup de fil providentiel.

La raison de cette censure est très simple : le film s’attaque à un sujet sensible en Malaisie, en s’autorisant quelques libertés. Il évoque l’histoire vraie d’un « accident » lors d’un rituel shamanique, où un homme politique renommé du pays s’est retrouvé décapité par une ex-star de la chanson locale s’étant plongée dans la magie noire. Le film nous fait part du procès de cette femme, avec en parallèle son avocat qui enquête quant à la disparition de sa propre fille. Un vaste programme s’étalant sur quelques 110 minutes et mettant la patience du spectateur à rude épreuve. Bien que tourné il y a un peu plus de 10 ans, le film souffre d’une esthétique et d’une mise en scène datée, pleine de gimmicks d’un autre âge, qui peuvent donner à penser que la péloche sort tout droit des années 90. Les quelques scènes de fantastique nous laissent à voir notre sorcière enfermée dans une cellule très sombre, se désarticuler façon Ring de bas étage, les pieds en avant, le corps en arrière, gesticulant comme si les membres ne répondaient pas du même cerveau. Quelques secondes suffisent à notre œil pour remarquer que, dans la pénombre, se cache un acteur qui gigote les jambes, tandis que notre sorcière agite les bras. Une maladresse présente tout au long du film et qui décuple exponentiellement la sensation d’amateurisme du tout.



Les dialogues surréalistes du procès tiennent plus du décalage culturel qu’à la gaucherie, j’en veux pour preuve cette défense assez hilarante de l’avocat : « Beaucoup de gens croient au chamanisme ici, ils y croyaient tous les deux, ça n’a pas fonctionné comme ils le pensaient, personne n’est responsable. » On parle bien entendu d’une femme qui a mis un coup de sabre de toutes ses forces dans la gorge d’un homme allongé sur une table. Et en Malaisie, c’est une défense acceptable, ça passe sans que personne ne s’insurge, et c’est bel et bien comme ça que ça s’est déroulé. Ils y croyaient vraiment tous les deux, et si ça n’a pas marché, c’est parce que monsieur est allé picoler quelques jours avant le rite alors que ça lui était interdit. La magie ne rigole pas avec la picole. M’enfin, il faut savoir faire la part des choses avec ce qu’il est possible de juger en tant qu’occidental, c’est-à-dire des aspects pragmatiques, techniques et théoriques, et d’autres aspects qui relèvent bien plus de la différence culturelle qu’on serait tenté de considérer comme une aberration, car notre point de vue sur certaines situations est tout autre.

Mais du coup, je me sens assez légitime pour dire que la direction des acteurs est à côté de la plaque, ça sur-joue, ça se pavane, ça tombe régulièrement dans le grotesque. Côté mise-en-scène, je l’évoquais plus haut, c’est extrêmement faible, c’est daté, paresseux, austère, inoffensif. L’écriture est bavarde, insipide, creuse, prévisible. La lumière est plate et le montage indolent (il a certainement souffert de la censure, mais à quel point ?). Bref, le film est antipathique. Une belle accumulation d’adjectifs qui caractérisent une péloche aussitôt vue, aussitôt oubliée, avec quand même cette sensation désagréable d’engourdissement et d’ennui à chaque fois que je tombe sur un screen du film. Comme un membre amputé qui se rappelle à nous de temps à autre. Se procurer Dukun tiendra certainement du parcours du combattant, mais je laisse les plus curieux d’entre-vous tenter l’aventure, mais vous ne pourrez pas dire que vous n’aviez pas été prévenus. Pour le reste, je me décharge de toute responsabilité quant à votre soirée ciné avec madame ou monsieur, qui tombera à l’eau lorsque l’une ou l’autre s’écroulera dans le canapé en ronflant à réveiller les morts. Je ne dis pas ça pour rien, le camarade BenJ-B s’est endormi à côté de moi lors de la projection du film, et deux autres types faisaient rire la salle entière en ronflant la gueule grande ouverte devant un merdier qui ne restera pas dans les annales. Bref, encore un grand film à l’Étrange Festival 2018.



Jérémie N.
Note du rédacteur : 1/5 (Navet)

dimanche 16 septembre 2018

May the Devil Take You, de Timo Tjahjanto


Sixième film pour le germano-indonésien Timo Tjahjanto (en comptant son segment dans V/H/S/2), après le très surestimé Headshot reparti avec le grand prix de l’Étrange Festival en 2016. May the Devil Take You (Sebelum Iblis Menjemput pour les intimes) est une énième histoire d’invocation d’entité surnaturelle qui tourne mal, plaçant son action tantôt dans un hôpital, tantôt dans une bicoque en plein milieu de la forêt. même s’il est vrai que des postulats très classiques peuvent donner naissance à des bombes indiscutables (Manhunt, You’re Next, The Descent, Eden Lake…). L’autre partie du spectre est elle aussi vérifiable et possède son lot de merdes indiscutables. May the Devil… en est d’ailleurs un bon représentant.

Un film de possession démono-fantômatique comme on en voit sortir en DTV tous les mois, sans idée de mise en scène, complètement incohérent et terriblement kitsch. Ce genre de film qui croit jouer au petit malin avec des trucs qui ne feraient même plus bondir un enfant de trois ans, du genre :

- Il y a quelque chose sous ton lit, tu regardes en-dessous, tu ne vois rien, et quand tu te relèves, le truc en question est derrière toi.
- Ou encore : Plan fixe de 15 secondes sur le visage d'une femme possédée, qui garde les yeux fermés, puis les ouvre d'un coup d'un seul dans une grande symphonie pour jouer la surprise.

Ce genre de film qu'on sait faisandé dès les 10 premières secondes. Quand bien même ces effets ont été vus des milliers de fois, ils peuvent s’insérer dans une globalité qui instaure une ambiance et une tension des plus hostiles (Insidious premier du nom, qui joue brillamment avec les codes du début à la fin). Ici, on suit la recette à la lettre, sans dépasser aucun dosage édicté, et en ayant l’outrecuidance de penser jouer au petit malin, réinventer la poudre et surprendre le public. Cette condescendance est d’autant plus regrettable que rien ne va, le côté cheap du film ajoutant à l’agacement général et générant à lui seul un festival de face palms. De ces démarches qui desservent le genre bien plus qu’elles ne contribuent à son Histoire.

Ce genre de films base la plus grande partie de son intérêt sur la crainte qu’engendre l’opposant des personnages, ici un démon, qui doit être utilisé avec parcimonie, grâce à des scènes clefs, avec un character design à même de susciter des frissons, de son évocation à sa matérialisation. Les masques Fisher Price n’ont jamais, à ma connaissance, aidés à transcender un film pour créer cet état de nervosité chez le spectateur. Dès lors que l’entité malfaisante est présentée dès les premières minutes et ne provoque que du rire ou du dépit chez le spectateur, il sera difficile de reprendre le gouvernail. Qu’à cela ne tienne, le bateau se perdra sans que le réalisateur ne s’en aperçoive, laissant sur le carreau les dégénérés que nous sommes qui restent jusqu’à la fin de la projection en sachant pertinemment qu’il n’y a rien à attendre qu’un déferlement de nullité. Ce film est une citation constante de James Wan sans en capter l’essence, sans en comprendre les mécanismes, tentant d’en imiter les rouages sans notice et avec du matos rouillé. Y a du Insidious et du Conjuring à la pelle, mais aucun talent pour concrétiser le tout. Cette désinvolture et cette arrogance font de May the Devil Take You un film complètement antipathique qui, même s’il était motivé par de bonnes intentions, passe pour une moquerie d’un cinéma qui nous fait réellement vibrer. Alors oui, que le diable t’emporte, film à la con. Et puisses-tu ne jamais quitter le neuvième cercle des enfers.

 


Jérémie N.
Note du rédacteur : 0,5/5 (Honteux)

samedi 15 septembre 2018

Luz, de Tilman Singer


Projet de fin d’études de son réalisateur, Luz navigue de festivals en festivals après avoir été reçu très positivement chez nos amis teutons. Vendu comme l’un des films les plus excitants de l’année, c’est avec une certaine attente de la chose que je m’en vais vérifier ce que la bête a dans le ventre.



On y suivra Luz, le personnage éponyme, une jeune conductrice de taxi qui se trouvera interrogée par la police dans une affaire pour le moins inédite, tant et si bien qu’un psychiatre tentera de la passer sous hypnose pour démêler le vrai du faux. Une force surnaturelle et hostile semble être à l’origine d’un accident, et celle-ci s’immiscera de plus en plus sûrement dans cet interrogatoire.


Habillé par une belle image issue d’un scope maîtrisé et d’un 16mm tout ce qu’il y a de plus granuleux, Tilman Singer (le réa) pose les bases de son savoir-faire en terme de découpage et de direction artistique. Plastiquement, le film est indéniablement une réussite. Le type sait poser ses cadres et créer une atmosphère dans des salles austères éclairées au néon et une simple machine à fumée. Certaines idées de mise en scène appuient cette idée que notre artisan du jour sait mener sa barque, mais il se heurte à un vrai problème : il n’a rien à filmer. La partition est verbeuse et vaine, alambiquée pour rien, ce qui donne lieu à un film interminable et monotone malgré ses 70 minutes. Le scénario ne se prête absolument pas au cinéma, distillant la désagréable impression que Singer n’a absolument rien à se mettre sous la dent. Les problèmes de rythme sont d’autant plus présents qu’ils apparaissent dès le premier plan, bien trop étiré, bien trop léthargique, et qui aura malheureusement pour rôle de donner le ton du reste du film.

Si Singer s’efforce à cadrer des scènes assommantes avec ingéniosité, on se dit que le jour où le sieur aura entre les mains un script consistant, on aura certainement droit à une petite bombe. Toujours est-il qu’ici, on se tape une nana qui, dans une salle affreuse d’un commissariat affreux, imite la conduite d’un taxi, l’interaction avec les autres automobilistes, toute la gestuelle en mode Taxi Driver Simulator. On se tape aussi une conversation à n’y rien comprendre entre le psychiatre et une meuf qui cherchera à lui transmettre la force surnaturelle dont je parlais en amont de ce paragraphe, puis enfin la résolution lorsque l’interrogatoire partira en cacahuètes, sans pour autant vraiment comprendre ce qui se passe à l’écran. Certains finissent à poil, d’autres se prennent/mettent des gnons, des personnages apparaissent et disparaissent pour distordre la réalité, et la bande s’achève comme elle a commencé. On se doute que même en creusant, on ne trouverait que des interprétations bancales d’un texte rédigé par un type qui s’est perdu dans son écrit, vendant du confus parce qu’il ne sait pas s’y retrouver lui-même.

Je cherche encore ce qui a pu pousser les organisateurs de festoches à s’extasier comme ils l’ont fait devant ce film, car Luz, si chiadé soit-il visuellement, est quand même une belle coquille vide, et les échos des festivaliers sont tous plus ou moins négatifs. Il y a tant de films à découvrir, alors pourquoi s’attarder là-dessus ? L’année est-elle si pauvre qu’il n’y a rien de plus solide à nous projeter ? Toujours est-il que je reste curieux de voir ce que le bonhomme nous pondra par la suite, parce qu’il a quelque chose. En tout cas, il a l’œil. À voir si avec un bon script il se découvrira un sens du rythme.





Jérémie N.
Note du rédacteur : 2/5 (Faible)

samedi 8 septembre 2018

Perfect Skin, de Kevin Chicken

C’est typiquement pour ce genre de péloche que je redoute les festivals à la programmation gargantuesque. De ceux dont les films proposés sont si nombreux qu’il y a forcément anguille sous roche. Et là, c’est bingo. Parce que Perfect Skin n’a de commun avec la perfection que son titre. Première réalisation de Kevin Chicken (déjà, ça part mal), le film narre l’histoire d’un tatoueur (Richard Brake) pris de fascination pour une jeune femme (Natalia Kostrzewa), qu’il se décidera à kidnapper pour parfaire son œuvre en laissant libre cours à son imagination. Se voulant plus proche de L’étrangleur de la place Rillington ou du Voyeur que des réalisations de l’école Torture Porn qu’il semble prendre de hauteur, le sieur Poulet se complait dans un ensemble moribond sans relief aucun, où la tension inexistante n’a d’égale que la laideur des images.

Pourtant, Perfect Skin ouvre sur un générique plutôt prenant, où des encres de différentes couleurs se confondent et naviguent au sein d’un encrier qui insufflent un rendu « pop » qui donne envie d’aller plus loin, le tout accompagné par une BO qui fonctionne plutôt bien. Quelle surprise dès lors de découvrir les premiers plans post-générique, étalonnés avec les fesses (ont-ils oublié de retirer la LUT ?), à en donner la nausée et avec un gros problème de mise au point. Les temps sont durs en Angleterre, la grève des assistants cadre fait des ravages.

Bon, mais si ce film me fait, d’un point de vue technique, penser à une foire à la botanique, j’entends par là réa aux fraises, photo aux fraises, étalo aux fraises et montage aux fraises, se rattrape-t-il sur ses aspects narratifs ? Que nenni. Le scénario phagocyte les quelques maigres idées qu’il tentait d’avoir par un dilettantisme flagrant, singeant ses propres réflexions et tirant en longueur tous ses concepts jusqu’à plus soif. On ne compte plus le nombre d’allers-retours de la cage de la victime jusqu’à la salle où elle se fait tatouer, le nombre d’inserts sur cette aiguille qui mitraille la chair, et ces lignes de dialogue d’une absurdité incommensurable. Ayez pitié du pauvre spectateur qui donne une chance à votre bousin et sacrifie presque 2h de sa vie m’sieur le réa, siouplé. Côté acting, parce qu’il faut bien en parler, quand ça ne cabotine pas (Richard Brake, pauvre de lui), ça s’enfonce dans le faux ton et les méandres de l’actorat de téléfilm. Mais si, tu vois de quoi je parle, ces productions si embarrassantes dans lesquelles tu ne peux absolument pas t’immerger tant ça joue faux, et que le quatrième mur s’effiloche. Impossible dès lors d’avoir ne serait-ce qu’une once de sympathie pour un film qui dessert à ce point le genre, s’imaginant qui plus est créer une oeuvre transgressive. Parce que bien évidemment, tout est à prendre au premier degré, l’absence totale d’humour et cette volonté de garder une gravité constante ajoutant plus à la gêne qu’autre chose. N’en déplaise au réa, son film s’approche bien plus d’un Torture Porn édulcoré (la violence graphique est somme toute très relative) que des œuvres dont il souhaiterait se rapprocher (voir ci-dessus). Ne perdez pas votre temps avec cette vaine tentative téléfilmesque, et rapprochez-vous de péloches avec une vraie volonté de cinéma. Entre nous, n’importe quel autre film fera l’affaire. Enfin presque.





Jérémie N.
Note du rédacteur: 1/5 (Navet)

vendredi 7 septembre 2018

Anna & The Apocalypse, de John McPhail


 C'est toujours avec grand plaisir que je me rends à l'ouverture de l’Étrange Festival. La programmation est toujours en dent de scie, mais on y trouve chaque année de sacrées pépites, et les deux cérémonies d'ouverture et de fermeture sont l'assurance de découvrir de bonnes péloches. Fallait bien qu'il y ait une entorse à la règle. Cette année, le fest parisien ouvrait avec Anna & The Apocalypse, un musical post-apo dans lequel une bande de lycéens se réveillent façon L'armée des morts et traversent les rues de leur bourgade pour s'apercevoir finalement que des zombies pullulent de part et d'autre. L'objectif pour tous : se rendre au lycée de la ville, qui serait le seul endroit à peu près sécurisé du bled.

Pour ce qui est du marketing, ils n'y sont pas allés avec le dos de la cuillère. On aurait à faire à un Shaun of the Dead mixé à du La La Land. Rien que ça. Alors autant être cash, on effleurera jamais l'humour british du premier, sa vigueur et son magnétisme, et on restera à des années lumières de la virtuosité du second. Pourtant, visuellement, il n'y a rien à dire. C'est carré, c'est propre, c'est convenablement monté, le scope rend bien honneur au travail du chef-op... Mais qu'est-ce qu'on s'emmerde. Pas de scène iconique, une espèce de Glee avec des zombies à l'humour juvénile très politiquement correct, des dialogues sans intérêt et un découpage académique qui vous fait traverser les méandres de l'ennui. Ajoutons à cela une grosse redite de tout ce qui a déjà été vu côté intrigue, sans rebondissement, sans surprise, et vous obtenez un film qui se dilate dans le temps et transforme ses 90 minutes réelles en 150 minutes ressenties. Pour ce qui est des séquences de comédie musicale, ça a beau être écrit en alexandrin, ça n'enlève en rien le côté Disney Channel excessivement pénible. Les morceaux ne sont pas entraînant et Ella Hunt se trémousse comme dans un clip d'Avril Lavigne.

Deux ingrédients façonnent les comédies horrifiques : la violence et l'humour. Faut que ça charcle, et qu'on en rit. Si Tucker & Dale, Severance ou encore Shaun of the Dead, qui se veut être une de leurs références, fonctionnent autant, c'est justement grâce à cette habile combinaison des deux. Anna & The Apocalypse expérimente en tentant de combiner du néant avec du néant. Résultat : Absence totale d'enjeux et d'affect, d'idées et d'ambition, et un décalque poussif de ce qui se fait de plus pénible chez Disney, quelques gouttes d'hémoglobine en plus.
On se coltine des blagues à tour de bras mais sans parvenir à nous tirer le moindre sourire. On en est à se taper des séquences où, dans une piscine à balles, deux types s'amusent de savoir quelle célébrité aurait pu devenir zombie, jusqu'à ce que l'un d'eux s'offusquent de la possibilité que Taylor Swift se soit faite bouffer. C'est censé être drôle. Je suis encore à la recherche du fun perdu. Puis, lorsque le film commence à décimer le petit groupe, on ne ressent aucune empathie pour ces personnages que nous suivons pourtant depuis le début, voire même un certain soulagement à en voir certains rejoindre les morfales. Arrêtez-moi si je me trompe, mais je ne pense pas que c'était là la volonté du réa.  Si on en croit le discours d'ouverture du président de l’Étrange, le comité de sélection était très fier de pouvoir nous projeter ce film qu'ils auraient déjà voulu programmer en 2017. On se demande bien pourquoi, et on leur en voudrait presque.



Jérémie N.
Note du rédacteur: 1,5/5 (Mauvais)